Quelques croisements ... 3 : la posture influente
Dimanche, 06 Juin 2010 14:36
Béatrice Dameron
La posture d’influence : Comme indiqué précédemment, le praticien Clean exerce une influence qui guide l’exploration des métaphores de son client : il oriente cette découverte en utilisant un jeu de questions et de réitérations. Mais ce n’est là qu’une petite partie des choix exercés par le praticien. En effet, la créativité fertile de David Grove l’a amené à élaborer divers processus d’exploration par les métaphores, par l’espace, par les itérations en six étapes, à partir de supports variés, ces diverses méthodes pouvant être intégrées les unes aux autres, utilisées alternativement ou simultanément, ou encore combinées à d’autres approches comme les Constellations. La diversité des options de travail ouvertes par l’inventivité de David, et la palette des possibilités de combinaison entre elles est si riche qu’elle engage le praticien à prendre une foule de micro décisions concernant le guidage, afin d’orienter et ajuster le processus selon ce qui émerge du « système » du client. Ce qui fait qu’une facilitation Clean ne ressemble à aucune autre. Au-delà de la sélection des métaphores à questionner, l’influence du praticien s’applique également à faire des choix stratégiques, et à orienter son client vers une forme de travail ou une autre dans l’intention de faciliter ses explorations, et parfois les pousser vers leurs confins, vers ce qu’il lui serait possible de savoir. Le travail Clean ne cherche pas directement à « résoudre des problèmes », mais plutôt à en expérimenter diverses approches logiques ou concrètes, à explorer les liens entre ces points de vue, et à tirer les enseignements des informations qui émergent en combinant ces différents « téléchargements » suivant l’expression de David Grove. Le praticien narratif ne cherche pas davantage à « résoudre » les problèmes de son client. Il constate simplement avec celui-ci une dissolution progressive des principaux obstacles pour lesquels la personne était venue en consultation, au fur et à mesure qu’elle utilise davantage sa capacité d’initiative personnelle pour conduire sa vie en fonction de ses propres valeurs, espoirs et engagements. Les cartes narratives offrent de nombreuses possibilités pour mener une conversation à partir des histoires et aspirations apportées par le client. Elles partagent une rythmique et des formes de respiration communes, avec par exemple : les mouvements d’externalisation-réincorporation, les allers et retours entre les expériences concrètes et les intentions ou espoirs qui les ont guidées, le tricotage entre les évènements dans leur contexte et le sens qu’ils revêtent pour le client, les mouvements de navette dans le temps qui tissent des liens narratifs entre des évènements jusque là isolés et comme dépourvus de sens… Le praticien narratif dispose donc lui aussi d’une multitude d’options pour proposer des explorations à son client. Il s’attache également à guider les découvertes de son client de ce qu’il sait maintenant vers ce qu’il lui est possible de savoir, suivant le modèle de la zone de développement proche initiée par Lev Vitgovsky. Son influence s’exerce donc dans deux dimensions principales : dans le choix des histoires à explorer, et dans la progression des questions depuis le récit jusqu’à l’émergence du sens. Les deux approches impliquent donc que le praticien réagisse à ce qu’exprime son client : - en choisissant d’orienter l’attention de la personne vers une métaphore ou une histoire plutôt qu’une autre
- et également en dosant la progressivité des tâches et questions sur lesquelles il propose à son client de travailler pour faire émerger des significations nouvelles
Les recommandations de Michael White concernant la conduite des re tellings permet de mieux cerner l’intention qui guide l’influence narrative : en ce qui concerne les témoignages issus de personnes invitées à intervenir en support au travail du client au cours d’une conversation narrative, Michael insiste précisément sur la responsabilité du praticien dans le guidage de ces restitutions. Il lui conseille donc de veiller à éviter que les témoins n’en viennent à placer leur propre histoire au centre de leur témoignage, et insiste sur la nécessité de recentrer les interventions qui ne rendraient pas hommage à la capacité du client à conduire sa vie. Cela suppose d’éviter naturellement les conseils, mais aussi les compliments et encouragements bien intentionnés qui consisteraient à « réécrire » l’histoire du client avec les références personnelles des témoins. L’intention narrative veut que les témoignages apportent au client des indications sur l’utilité que le partage de son histoire peut avoir pour la vie des autres, suivant la dynamique de la construction sociale de l’identité. Les questions invitent donc les témoins à faire part des termes, expressions ou images qui les ont touchés en résonance, puis à indiquer quels apprentissages ils ont pu ainsi acquérir ou renforcer concernant leur propre histoire. (Davantage de précisions à ce sujet dans le post du 29 novembre 2009 intitulé « la précieuse fragilité des témoignages », ndlr).
« Maps of Narrative Practices », M.White, Norton, 2007
Quelques croisements...2 : la posture décentrée
Samedi, 29 Mai 2010 11:08
Béatrice Dameron

La posture décentrée … Elle consiste à placer le client – ou plus précisément, son « système » de représentation dans le processus Clean, ou bien son histoire, sa multi-histoire durant la conversation narrative- au centre du travail. Cela implique de le respecter comme la personne qui sait, ou comme l’auteur de l’histoire. Ni David Grove, ni Michael White ne prétendaient « aider » quiconque. David indiquait comment « faciliter » un travail de découverte chez le client, et Michael montrait comment « contribuer » à son exploration de nouvelles histoires qui lui ouvrent des options nouvelles pour redevenir auteurs de sa vie. L’un comme l’autre focalisait son travail sur le guidage d’un processus d’exploration, tout en adaptant ses interventions au plus près de ce qui émergeait au fur et à mesure chez le client. Cette posture décentrée est signifiée dans l’appellation même du processus mis au point par David Grove, comme il le souligne : « Le Clean Language (langage « propre », ndlr) accompagne le processus du client tout en garantissant que ses propres signifiés et ses résonances demeurent intacts et non contaminés par les mots du thérapeute.» Ce qui l’amène à conclure que moins le praticien en fait, mieux le client est libre de pratiquer ses propres découvertes : « Moins, c’est plus ! » Il ne s’agit pas d’accréditer une illusoire posture de « non savoir ». D’une part, le praticien sait, au fur et à mesure avec le client, parce que le client l’informe de ce qui se passe au cours de son exploration. Par ailleurs, il dispose, pour faciliter le travail de son client, de repères et de modèles en termes de processus : étapes de travail, niveaux ou espaces de questionnement, cartes, etc.… Au lieu de se perdre dans les dédales de ses questionnements intérieurs ou interprétations hasardeuses, et plutôt que de chercher à figer la réalité du client en lui appliquant des grilles diagnostiques, les praticiens clean et narratifs œuvrent dans le but de faciliter l’exploration par le client de son propre système de construction du monde, ou de ses multiples histoires avec le sens qu’il leur attribue. A propos de son travail en Clean Language et Modélisation Symbolique, David Grove explique ainsi le processus qui lui permet de neutraliser les phénomènes d’influence de thérapeute à client : « Je pose une question Clean à la métaphore et la métaphore peut répondre… Le client est souvent étonné de la réponse et il crée un discours avec sa métaphore, il devient un observateur passionné de ce qui se passe dans son univers. Il se modélise et il en apprend des choses significatives ». Dans le processus Clean comme dans l’approche narrative, le client seul est maître de définir les changements qu’il souhaite opérer. Le praticien se contente d’interroger les métaphores ou l’espace afin de faire émerger ce qu’ils ont à exprimer au sujet de la situation actuelle du client : « En Modélisation symbolique, le facilitateur n'essaie pas de changer le client et le changement n'arrive pas sur commande. Le processus de Modélisation symbolique consiste à aider le client à se modéliser et à encourager les conditions du processus de changement en tant que réponse naturelle. Dans ces conditions, le facilitateur se charge de faire découvrir le paysage métaphorique qui est une image de son système de pensée ». La construction narrative emprunte sa source même à la métaphore littéraire. Le travail narratif ne vise pas la modélisation, mais il cherche à explorer une pluralité d’histoires parmi lesquelles le client pourra reconnaitre les options identitaires qu’il préfèrerait développer. C’est donc le client l’auteur, et l’accompagnement narratif a pour objectif de contribuer à la capacité de chacun à conduire sa vie, sans présumer de l’aboutissement d’une telle démarche. La métaphore littéraire permet à Michael White de définir sa posture de thérapeute narratif : « Ce n’est pas à moi d’interpréter ; ce n’est pas à moi de devenir l’auteur ; je cherche des moyens pour qu’ils redeviennent auteurs ; je ne raconte pas d’histoires moi-même, mais j’arrange les circonstances pour qu’ils racontent leur histoire. » Si travail narratif s’abstient de toute interprétation ou évaluation, il s’attache à faire exprimer régulièrement celles du client au sujet des histoires qui émergent, et également à propos du processus lui-même. A l’inverse de ce qui se passe dans le travail Clean, le client d’une conversation narrative est fréquemment appelé à donner son avis sur le déroulement de la conversation : comment elle se passe pour lui, ce qui lui parait important, et quelles questions il lui paraitrait pertinent d’explorer à ce stade… Le travail s’opère dans une alliance paritaire entre le client et le praticien, ce qui signifie que le praticien accepte de résonner et de s’engager émotionnellement au côté de son client. Ceux qui ont eu la chance de rencontrer Michael White et de visionner les enregistrements de ses conversations ont pu éprouver avec quelle douceur et discrétion Michael accompagnait ses clients, enfants abusés, adultes en grande souffrance, dans leur émotion. Chez Michael dominait une attitude de compassion et d’écoute fine. Son guidage opérait en se réglant sur l’émotion de son client. Et avant de s’autoriser à questionner son client, ou à poursuivre la conversation dans une direction qui pouvait paraître chargée en émotions difficiles, Michael sollicitait sa permission. Il faut souligner là une différence de posture émotionnelle entre Michael White et David Grove : David provoquait une forme de transe légère chez son client, transe dans laquelle il n’entrait pas lui-même mais dont il accompagnait le guidage en assurant par la transformation de sa voix une puissante présence quasi hypnotique auprès de son client. D’après mon impression, le mode de guidage de David opérait davantage dans l’énergie, par la modulation de la voix, les réitérations verbales, et l’effacement progressif de la présence émotionnelle du praticien. Rappelons enfin l’extrême soin attaché à restituer au client ses propres mots, soit au cours de répétitions systématiquement réitérées en Clean Language, soit durant de longs éditoriaux récapitulatifs au cours des conversations narratives.
Narratives-Clean : quelques croisements
Mardi, 25 Mai 2010 08:58
Béatrice Dameron
 Cela fait longtemps que je souhaitais mettre en forme quelques idées sur les étonnantes connexions que je perçois entre les approches Clean et Narrative. Je les utilise de façon complémentaire et elles me paraissent procéder toutes deux d’une posture similaire. Récemment, un message d’une lectrice du site, praticienne et formatrice en Modélisation Symbolique, m’a incitée à mettre des mots sur une intuition que nous étions apparemment au moins deux à partager : il y a de nombreux croisements entre ces deux approches qui se sont développées parallèlement dans le champ de l’accompagnement. J’ai tenté d’en faire émerger quelques uns à partir de la connaissance partielle et limitée que j’ai pu acquérir concernant ces champs méthodologiques et leurs inventeurs. J’espère donc que mes confrères mieux informés que moi –ils sont nombreux- réagiront de façon à enrichir, amender et affiner cette première approche de leurs commentaires. - Des destinées, histoires et engagements parallèles
La première connexion qui émerge, c’est le surprenant parallélisme des destinées des inventeurs du processus Clean, David Grove, et de l’approche narrative, Michael White. Tous deux originaires de Down Under, et emportés prématurément à quelques semaines d’intervalle par une attaque cardiaque, ils ont laissé chacun une communauté internationale de praticiens en deuil et un champ immense de recherche et d’expérimentation à explorer à partir de leurs découvertes. David John Grove, né le 1er décembre 1950 et décédé le 8 janvier 2008 à Kansas City, était d’origine néo zélandaise. Michael White, né le 29 décembre 1948 à Adelaide en Australie est décédé le 4 avril 2008 à San Diego. Tous deux ont voyagé infatigablement d’un continent à l’autre pour diffuser et faire partager les découvertes engendrées par leur créativité fertile, leur insatiable curiosité intellectuelle et humaine. Tous deux se sont attachés à rendre leur pratique transparente et à la transmettre, avec le souci de modéliser leurs travaux au fur et à mesure : David Grove a élaboré différentes techniques qui offrent des modes d’intervention variés à partir d’une posture unique « Clean » : Clean Language (« langage clean »), Modélisation Symbolique, Clean Space (« espace clean »), Puissance de Six. Michael White a laissé de nombreuses publications dans lesquelles il livre une réflexion théorique dense, des transcriptions de séances bouleversantes et également une demi douzaine de « cartes » destinées à guider le praticien durant ses conversations narratives. Michael se référait pour ses sources à la philosophie critique française (Foucault, Deleuze, Derrida), à l’anthropologie (B. Myerhoff), à la pédagogie (Lev Vitgovsky) et à la psychologie (Jérôme Brunner) –pour ne citer que ceux ci, et David davantage aux neurosciences. Tous deux sont parvenus à une même conviction qui a pris la valeur d’un engagement personnel et professionnel : le client sait ou peut savoir tout ce qu’il a besoin de savoir. Le rôle du praticien est de l’accompagner dans la découverte de son « système » de construction du monde (Clean), ou la visite de ses histoires négligées afin de redevenir auteur de sa vie (suivant la métaphore narrative). Je forme l’hypothèse que fait d’être issus de régions du monde qui ont connu des histoires de colonisation parallèles a pu contribuer à développer chez chacun d’eux des engagements éthiques proches : David était d’origine métisse moitié maorie, moitié européenne dans un pays à dominance culturelle et sociale blanche. Michael a côtoyé, sinon connu la violence dans son enfance au sein d’une famille pauvre, et entretenait des liens professionnels et d’amitié avec des populations et individus aborigènes. Révolté par toutes les formes de discrimination ou de subordination liées aux différences de race, de genre, ou de statut social, il s’est référé à plusieurs reprises à la nécessité de « payer le loyer » pour les terres prises aux Aborigènes et a engagé sa vie personnelle et professionnelle dans la résistance aux normes dominantes du pouvoir moderne– d’où l’omniprésente référence à la pensée de Foucault dans son œuvre. C’est également son militantisme en faveur des minorités qui l’a poussé à créer successivement deux centres de thérapie à Adelaide (le Dulwich Center, puis le Narrative Practices in Adelaide) et à intervenir sur différents continents (Amérique du Nord, Asie Mineure notamment) auprès de personnes et de communautés en souffrance. Chacun à sa manière s’est voué à développer une histoire et des pratiques en résistance aux normes qui régissent le travail psychothérapeutique et notamment les relations client-thérapeute. Tous deux ont mis l’absolu respect du client et de sa différence comme pivot de leur posture de thérapeute. Les pratiques d’accompagnement qu’ils ont élaborées à partir de cette éthique partagent au moins deux propriétés essentielles : · Elles permettent des applications transverses à différents champs d’intervention en accompagnement des personnes : personnel ou professionnel, individuel ou collectif. · Et elles imposent au praticien la stricte observance d’une posture décentrée et influente que Michael White comme David Grove ont défendue de façon aussi originale que rigoureuse dans leur pratique – chacun avec son tempérament et de la façon singulière qui lui correspondait C’est ce dernier point qui fera l’objet d’un prochain développement sur ce blog
Au delà de la peur : marcher sur la tête des araignées
Jeudi, 11 Mars 2010 14:09
Béatrice Dameron
Nicole évoque un épisode de son enfance où elle quittait le reste de sa nombreuse famille pour accompagner son père dans une ferme isolée où celui-ci partait le temps de faire quelques gros travaux. Parfois le père retournait en mobylette dans la famille pour deux jours, laissant sa fille seule dans une sorte de château isolé et plus ou moins délabré. En évoquant ce souvenir, Nicole éprouve une émotion très vive : « Mais enfin, il y a quelque chose de complètement anormal dans cette situation. Le fait est que je me suis tellement dit que je ne devais pas avoir peur… Vous vous rendez compte : comment j’ai pu donner l’impression que j’étais apte à faire ça ? Comment j’ai pu vivre ça sans hurler ? Moi, j’ai jamais accepté de coucher seule à la ferme, je ne comprends pas pourquoi je me suis…Accepter ça, c’est comme se mutiler un bout de l’enfance ou de l’adolescence à laquelle on a droit..» Je lui pose des questions sur le sens que ça pouvait bien avoir pour elle d’accepter ça. Nous cherchons à quel genre de réaction ça pouvait bien correspondre de sa part. Elle déclare alors : « J’ai suivi le rôle qu’on m’avait donné. Là j’ai assumé. Je me suis fait de l’auto persuasion comme quoi je n’avais pas peur, là c’est certain… Mais il faut dire que j’avais un très gros avantage dans cette situation : j’avais une liberté totale. Je faisais ce que je voulais toute la journée (à part préparer à manger pour mon père quand il était là), je pouvais aller me promener, aller me baigner dans l’étang, discuter avec la fermière et sa petite fille etc. Je n’avais pas à trainer 2 ou 3 sœurs avec moi, j’avais la liberté. Donc je pense que la peur je la voulais bien » Nous travaillons à épaissir et enrichir l’histoire de la liberté, et celle du courage de surmonter ses peurs dans son histoire. Puis une question l’encourage à explorer les apprentissages issus de ce qui représentait pour elle une lourde épreuve : « Et est ce que vous pensez avoir développé encore d’autres capacités ou connaissances à cette occasion ? « Rien à part le fait que je pouvais marcher sur les araignées. L’araignée est la seule chose qui m’ait fait peur durant mon enfance, elles pouvaient me faire hurler quand j’en rencontrais dans des endroits inattendus, tout le monde le savait. Là bas, il y avait une promenade que j’adorais faire. Et un jour, je me retrouve dans un marécage où il y avait de très grandes herbes par grandes touffes. Je me suis retrouvée à sauter d’une touffe à l’autre, j’étais pieds nus comme d’habitude, et je criais : « Ah bah là, les araignées, c’est moi qui vous marche sur la tête!" Ca me vengeait de ma chambre chez mes grands parents où j’avais tellement peur des araignées qui tissaient leur toile aux quatre coins du plafond. Là c’était moi qui étais au dessus d’elles, et pas elles au dessus de moi. Je me souviens d’avoir éprouvé un très grand contentement en faisant cela. »
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