Vous Êtes ici: Accueil Traductions

Croisements-Narratifs.fr

Croisements-Narratifs.FR

Traductions

Découvrir des exceptions Alice Morgan

 

 

 

 

 

Le deuxième volet des extraits du livre d’Alice Morgan "Qu'est ce que l'Approche narrative?", publiés ici avec l’amicale autorisation de Pierre Blanc Sahnoun, Directeur de la Collection Herrmann l’Entrepôt.  

Découvrir des exceptions   

Une exception, ça peut être tout ce que le problème n’aimerait pas, tout ce qui ne concorde pas avec l’histoire dominante. Ile y a des expériences, des évènements qui auraient peu de chances de se produire à la lumière du problème. (…)

Le praticien narratif considère ces moments comme une exception et cherchera avec intérêt à en savoir plus. Quelquefois on parle des exceptions comme de « pépites » car ce sont des expériences de vie qui brillent ou contrastent avec l’histoire dominante.

Une exception peut être un projet, une action, un sentiment, une déclaration, une qualité, un désir, un rêve, une pensée, une croyance, une aptitude ou un engagement. Elle peut se situer dans le passé, le présent et/ou le futur. Le tableau 2 en donne quelques exemples.

Au début, je suggère aux praticiens de choisir d’axer leur enquête sur une exception encore fraîche dans le souvenir des gens et donc facile d’accès. En général, comme ces moments récents sont plus proches de leur quotidien, ils ont plus de facilité à répondre aux questions les concernant, et ce type d’investigation a plus de chance de déboucher sur une histoire alternative décrite avec richesse.

 

Tableau 2 : des exceptions 

Un projet : Mel qui prévoyait de sortir prendre le thé alors qu’Anorexie essayait de la convaincre que ça allait la faire grossir et qu’elle ferait mieux de ne pas y aller. (Passé)

Une action : Ari qui appelait un ami alors que la voix de la dépression essayait de l’isoler de ses amis. (Passé)

Un sentiment : Marcy qui est satisfaite des résultats de son examen alors que Perfectionnisme essaie de lui insuffler qu’elle pourrait faire mieux. (Présent)

Une déclaration : Paula qui s’exprimait en public lors d’un meeting alors que Manque de Confiance en Soi essayait de la faire taire. (Passé)

Une qualité : Erin qui continue à être attentive aux autres alors qu’elle subit des pratiques de harcèlement dans son environnement de travail. (Présent)

Un désir/rêve : Dave qui espère partir en vacances avec sa famille lorsqu’il ne sera plus sous l’influence de l’alcool et de la drogue. (Futur)

Une pensée : Xiang qui pensait « Ce n’est pas de ma faute » alors que les reproches de sa mère essayaient de la convaincre qu’elle était responsable de la violence subie par sa fille. (Présent et passé)

Une croyance : Luz qui dit « Je pense que je vais m’en sortir mieux » alors que Dépression essaie de la convaincre que c’est impossible. (Présent)

Une aptitude : Chris et Leanne qui rient ensemble à propos d’une chose que leur fille a dite. »Exigence » s’était à de nombreuses occasions glissée entre eux et les avait empêchés de vivre la joie d’être parents ? (Présent)

Un engagement : Roberto et Laurie qui ont choisi un mode parental non-violent alors qu’eux-mêmes avaient vécu une expérience de maltraitance. (Passé et présent)

 

Découvrir des exceptions 

On peut découvrir une exception au cours d’une séance comme aussi entre, avant, ou après une séance. De nombreuses personnes avec qui je me suis entretenue considèrent déjà le fait de prendre un rendez vous pour venir parler d’un problème comme une exception significative en soi. Parler d’un problème avec quelqu’un d’autre marque en général une position de résistance face à l’influence du problème. J’ai demandé un jour à Asha : »Est-ce que anxiété a essayé de vous empêcher de venir aujourd’hui ? » Asha m’avait raconté les nombreuses fois où anxiété l’avait empêchée d’appeler pour prendre un rendez-vous et expliqué que c’était « un grand moment » d’arriver à mon bureau sans « faire demi-tour à la dernière minute comme d’habitude ».

En entretien, le praticien relève les expériences de vie qui se tiennent à l’extérieur de l’histoire du problème. Nic et sa famille m’ont consultée au sujet des conséquences d’un diagnostic de « Troubles de Déficit de l’Attention ». Lors du rendez-vous, Nic est resté tranquille et attentif sur sa chaise pendant 30 des 60 minutes de la séance. Cette aptitude m’a interpellée car cela ne ressemblait pas à ce que TDA aurait aimé. Quand je les ai interrogés là-dessus, Nic et sa sœur m’ont dit que « Oui, c’est un bon point pour Nic, il reste également tranquille en classe d’arts plastiques ou quand « Rug Rats » passe à la télévision » (« Rug Rats » est un dessin animé populaire pour les enfants).

 

Une fois qu’il a retracé l’histoire et les effets du problème, le praticien demeure à l’affût de la moindre occasion où le problème a eu moins, peu, ou aucune influence sur la personne. Il cherche des moments différents de l’histoire dominante saturée par le problème : des exceptions. Pendant que le praticien enquête sur une exception en particulier, d’autres moments libres de toute influence du problème émergent au grand jour. Désormais à la vue de tous, ils deviennent accessibles et disponibles. Le fait d’avoir remarqué l’aptitude de Nic à rester tranquillement assis pendant la séance m’a conduite à découvrir d’autres moments où TDA n’interférait pas dans sa vie. En poursuivant l’examen de ces exceptions, on s’attache à les relier entre elles et à les assembler pour former une histoire nouvelle et alternative, distincte de celle de TDA.

 

Les exceptions (expériences de vie qui restent en dehors de l’histoire dominante ou du problème) peuvent passer inaperçues si le praticien n’y prend pas garde quand il écoute son client. Les gens ont tendance à  minimiser la portée de  ces évènements qu’ils mentionnent très vite. A moins que le praticien ne les relève et ne s’y intéresse, ils peuvent glisser dans la conversation sans être commentés davantage. Ils peuvent être mentionnés incidemment. C’est au praticien d’y prêter une attention particulière.
Il est d’autant plus intéressant d’enquêter sur ces évènements qu’ils fournissent la clé de l’enrichissement des descriptions de la vie et des relations des personnes qui viennent en consultation. Les exceptions constituent les portes d’entrée des histoires alternatives. (…) Bien que dans l’ombre de l’histoire dominante, elles sont là, prêtes à être dénichées.

 

Le praticien narratif présume que ces évènements, ou exceptions, n’existent pas seuls. Il présume que les problèmes n’ont jamais 100% de réussite et qu’il existe donc d’autres expériences de vie qu’on peut retracer dans le temps et relier à l’exception découverte. Il ne croit pas que ces moments, ces exceptions, sont dus au hasard. Il ne les impute pas non plus à un coup de chance. Il considère ces pépites comme le commencement d’une nouvelle conversation différente –une porte pour échapper aux conclusions pauvres- qui permet de faire un pas vers des descriptions enrichies. Il y a de nombreuses autres façons de découvrir des exceptions. Quand un praticien rencontre une famille et retrace avec elle l’Histoire du problème et ses effets sur la vie de la famille, il a droit à un compte rendu d’évènements intégralement contenus dans la ligne de l’histoire dominante. Cependant, tout au long de la conversation, il restera à l’affût du moindre évènement qui pourrait contredire cette histoire dominante. Lorsqu’on a interrogé Suzanne au sujet des conséquences de Haine de Soi sur ses relations avec ses amis, elle a répondu : « Oh mais non, je continue à sortir et à rencontrer mes amis… Haine de Soi ne m’en empêche pas, je ne la laisserais pas faire. » Cette aptitude semblait être une exception ou quelque chose de différent de l’histoire dominante de Haine de Soi.

 

Il est important de souligner cependant que de tels évènements ne deviennent des exceptions qu’à partir du moment où le praticien en a vérifié la signification au près de son client. C’est primordial. C’est à la personne de décider si quelque chose est ou n’est pas une exception. Le praticien doit lui demander si elle considère que tel évènement revêt un caractère exceptionnel ou pas. Si elle le trouve en effet différent ou important, et contredisant l’histoire dominante, alors seulement le praticien peut-il le considérer comme une exception. Le risque pour lui est d’identifier un de ces moments à l’écart de l’histoire dominante, de lui accorder de l’importance et d’essayer d’en convaincre son client. Ce procédé place la plupart du temps le praticien dans une posture de « valorisation des points positifs », ce qui n’est pas l’approche souhaitée par les praticiens narratifs. Toute expérience de vie à l’écart de l’histoire dominante est considérée comme une exception uniquement si la personne accompagnée le juge ainsi. Le soin que le praticien mettra dans son enquête à lui demander son avis le protégera contre la tentation de décider seul si un évènement est une exception ou pas.

  
 

"Qu'est-ce que l'Approche narrative" Alice Morgan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout d’abord, merci de tout cœur à Pierre Blanc Sahnoun :

  • Pour avoir créé une en partenariat avec Hermann une collection destinée à publier des ouvrages narratifs : Herrmann l’Entrepôt
  • Pour avoir choisi de publier en juillet dernier un premier un livre d’une pédagogie lumineuse pour qui veut s’initier à la démarche narrative : « Qu’est ce que l’Approche narrative ?» d’Alice Morgan, une thérapeute australienne qui a travaillé en collaboration étroite avec Michael White
  • Pour m’avoir autorisée à mettre ici à disposition des lecteurs des extraits concernant trois des  dimensions essentielles de l’approche narrative : l’externalisation, les exceptions, et les conversations de remembrement[1]

Voici donc le premier extrait (traduction de C. Mengelle) : 

 

Pourquoi engager des conversations externalisantes ? 

Ceux qui participent à une conversation externalisante y trouvent plusieurs avantages. Elles créent un contexte où ils apprennent à vivre détaché du problème. Grâce à cela, le problème ne représente plus leur identité ou une quelconque vérité sur leur personne. Ils y trouvent en général un grand réconfort car elles leurs ouvrent un espace pour commencer à agir contre le problème et pour travailler, en coopération, à changer la relation qu’ils entretiennent avec le problème.

 

Les problèmes paraissent moins absolus et moins limitants  quand on en parle d’une manière externalisée. Quand les gens se détachent des problèmes, leurs capacités, leurs aptitudes, intérêts, compétences et engagements remontent à la surface. Plus ce qualités gagnent en visibilité et plus ils peuvent en disposer facilement. Les conversations externalisantes diminuent le sentiment de culpabilité et de faute en laissant cependant de la place à une plus grande responsabilité.

Les conversations externalisantes commencent à ébranler le pouvoir des pratiques d’étiquetage, de médicalisation et de diagnostic que les gens considèrent rarement comme très intéressantes pour leur vie. Elles leur offrent la possibilité de parler d’eux, des autres et  des relations construites entre eux et les autres, à partir d’une position nouvelle qui n’est plus saturée par le problème. Les conversations externalisantes permettent de rebaptiser l’histoire saturée par le problème qui a jusque là dominé leur vie. De ce fait, « le problème devient le problème, ensuite c’est la relation de la personne avec le problème qui devient le problème » (White & Epston 1990, p.40). Les conversations externalisantes permettent de développer une histoire alternative sur la vie de la famille, plus attrayante pour chacun de ses membres.

Une fois que la personne s’est détachée du problème ou de l’histoire dominante problématique, une fois qu’elle commence à parler d’elle non plus comme de quelqu’un qui pose problème mais comme de quelqu’un qui est affecté par un problème, des options apparaissent. Il devient plus facile de réfléchir et d’évoquer quand ou comment elle a pu ou pourra être à l’abri des effets du problème. Ces moments sont appelés « exceptions » et seront abordés dans le chapitre 7. Les exceptions offrent des possibilités d’histoires différentes et des descriptions beaucoup plus riches de la vie des personnes.

Les conversations externalisantes ont aussi la faculté de faire tomber le niveau de conflit stérile qui a pu se développer entre les gens depuis la naissance du problème. Les affrontements pour savoir de qui c’est la faute ont moins de pertinence puisque les gens se mettent à penser au problème comme à une entité indépendante. Ils commencent à pouvoir envisager de co-opérer  et de collaborer puisque le problème n’est plus situé chez l’un d’entre eux.

 Explorer avec soin et personnifier le problème 

Le fait de s’entendre sur la manière de parler du problème et d’engager une conversation externalisante déplace le problème de l’intérieur à l’extérieur de la personne. Il devient alors possible d’enquêter sur le problème de façon approfondie. Cette investigation minutieuse peut avoir lieu à tout moment de la conversation.
Le praticien va faire en sorte de constater et d’en découvrir le plus possible sur :

  • Les ruses du problème
  • Les tactiques du problème
  • Les modes opératoires du problème
  • Les façons d’exprimer le problème : sa voix, son ton, ce qu’il dit
  • Les intentions du problème
  • Les croyances et les thèses du problème
  • Les projets du problème
  • Les goûts et dégoûts du problème
  • Les règles du problème
  • Les desseins du problème
  • Les désirs du problème
  • Les mobiles du problème
  • Les techniques du problème
  • Les alliés du problème : qui est avec lui ; qui l’encourage ; quelles forces sont liguées avec lui
  • Les manipulations ou les mensonges du problème
 

Alors qu’on aborde toutes ces facettes, le problème développe peu à peu sa propre identité. Le fait d’explorer en long, en large et en travers les ruses et les modes opératoires du problème permet d’identifier le problème comme une « chose » ou un être à part. C’est la raison pour laquelle on parle parfois de ces entretiens comme de conversations qui « personnifient le problème ». Les questions qui sont posées permettent d’identifier un problème qui a ses propres modes de vie et ses propres mobiles, distincts de ceux de la personne que l’on accompagne.

Un bon moyen de découvrir ce type de conversation est de faire connaissance avec Madeline. Elle avait huit ans quand je l’ai rencontrée. Madeline m’a consultée au sujet des agissements d’ »Idiot Bête » sur sa vie. Idiot Bête l’empêchait de se concentrer à l’école et lui rendait la vie difficile chaque fois qu’elle voulait  essayer de faire quelque chose de nouveau. Lors de nos premières rencontres, j’ai longuement interrogé Madeline sur Idiot Bête et sur ses mobiles. Je résume ici une partie des questions que je lui ai posées et de ses réponses. Il s’agit d’extraits d’une suite d’entretiens étalés dans le temps.

 

Alice: Dis-moi, qu’est ce qu’Idiot Bête te dit à ton sujet ?

Madeline: Il me dit que je ne sais rien faire et il essaie de m’empêcher d’essayer.

Alice: Comment fait-il pour t’empêcher d’essayer ?

Madeline: Il me dit, “Tu n’y arriveras pas. C’est trop dur. C’est même pas la peine d’essayer, de toutes façons tu n’y arriveras pas. »

Alice: De quelle façon te dit-il ça ? Est-ce qu’il a une voix spéciale ou une façon particulière de parler ?

Madeline: Oh… il a une sorte de voix forte.

Alice: Une voix forte ?

Madeline: Il me gronde, il hurle, il me parle mal.

Alice: Est-ce qu’il te parle toujours mal ?

Madeline: Toujours. Il ne me dit jamais rien de gentil, que des trucs comme « T’es nulle », « T’es une idiote ».

Alice: Et quand est-ce qu’il te dit tout ça ? Tout le temps ou uniquement de temps en temps ?

Madeline: Que de temps en temps mais c’est souvent quand la maitresse donne du travail à faire et aussi, en sport.

Alice: Et qu’est ce qu’il te dit en sport ?

Madeline: « T’es nulle, tu ne peux pas jouer dans l’équipe, les autres ne veulent pas de toi. »

Alice: Alors il te critique, c’est ça ?

Madeline: Oui, il me critique tout le temps, dans tout ce que je fais ; même à la maison, il critique comment j’essuie la vaisselle.

Alice: Comment est-ce qu’Idiot Bête fonctionne ? Est-ce que tu sais  quand il arrive ? Il te prévient ?

Madeline: Des fois, je sais qu’il est là parce que j’ai mal au ventre.

Alice: Alors il vise d’abord ton ventre, c’est ça ?

Madeline: Non. Avant il est dans ma tête et il parle, ensuite il va dans mon ventre.

Alice: Et qu’est-ce qui se passé alors?

Madeline: Et bien là, il a gagné, parce que quand j’ai mal au ventre, je n’arrive plus à faire quoi que ce soit, je n’arrive plus à réfléchir.

Alice: Donc sa tactique c’est d’abord d’attraper tes pensées, puis de s’attaquer à ton ventre.

Madeline: Oui.

Alice: Et ça lui prend combien de temps pour faire ça ? Il fait vite ou lentement ?

Madeline: Une fois qu’il s’est décidé, Idiot Bête fait vite.

 

Tous les problèmes peuvent être externalisés. La peur, l’anxiété, l’anorexie, les hallucinations auditives, le racisme, l’usage de drogue, la maladie, le manque de confiance en soi, tous ont des modes opératoires particuliers. Il peut y avoir des similitudes entre la façon dont les problèmes s’expriment mais aussi des différences.

Par exemple, de nombreuses femmes ont décrit la voix de l‘anorexie comme une voix d’homme. Cependant, certaines disent qu’il s’agit d’une voix douce et subtile pendant que d’autres disent qu’elle adopte un ton autoritaire et fort. Toutes indiquent qu’elle leur dit qu’elles vont grossir si elles mangent. Chez certaines femmes, l’Anorexie parle tout le temps, chez d’autres, elle ne se manifeste qu’au moment des repas et quand elles voient de la nourriture.

Le praticien ne part jamais du principe qu’il sait comment le problème fonctionne. Il traite chaque conversation à part, mais quelquefois, pour faciliter la formulation du problème, il peut utiliser l’expérience qu’il a acquise auprès d’autres personnes. Par exemple, je pourrais dire à Madeline : « J’ai déjà parlé avec des gens qui ont l’expérience d’ »Idiot Bête », un peu comme toi. Aimerais-tu savoir ce qu’ils en disent ? Ils disent qu’Idiot Bête aime bien quand ils laissent tomber facilement sans essayer. A-t-il aussi essayé ça chez toi ou est-ce qu’il s’y prend autrement ? » La réponse de Madeline à cette question ouvrirait de nouvelles possibilités d’exploration du mode opératoire d’ »Idiot Bête »

Explorer minutieusement tous les aspects du problème aide la personne à s’en détacher. On peut le faire à tout moment –dès le début de l’entretien. Le praticien doit être à l’écoute, tout au long de la conversation, des signes qui témoigneraient d’une manœuvre du problème. Une fois que le problème est externalisé, dès que le praticien soupçonne qu’il s’invite dans la conversation (en influant sur la façon de parler de la personne), il peut décider de s’y intéresser et d’y consacrer quelques questions. Il peut aussi se lancer dans l’investigation des tactiques du problème et de ses effets en vérifiant avec la personne qu’elle est d’accord pour poursuivre dans cette direction l’exploration de sa vie et de ses relations.

 Changer la relation avec le problème 

En offrant aux gens la possibilité de se détacher des problèmes pour lesquels ils se font accompagner, les conversations externalisantes permettent d’explorer les relations entre eux et le problème. Si on garde à l’esprit que les gens entretiennent une relation singulière avec le problème, on ouvre alors la possibilité de conversations de ré-écriture (renégociation).

Le praticien demande aux gens de réfléchir à la manière dont ils décriraient la relation qui existe entre eux et le problème en posant des questions comme : « Y a-t-il un nom pour décrire comment ça se passe entre vous et le Perfectionnisme ? », ou bien « Quels mots utiliseriez-vous pour décrire votre relation avec ce problème ? Est-ce une relation heureuse, une relation triste, ou un mélange de plusieurs choses ? » Les gens utilisent des expressions comme « agitée », « conflictuelle », « d’amour/haine », « amicale » ou « de chien et chat ». Quelquefois, ils évoquent des métaphores comme « C’est comme une saga » ou « C’est comme si j’étais sous le joug d’un tyran ». Ces investigations sont destinées à faciliter la description de la nature des relations qui existent entre la personne et le problème.

Une fois la relation actuelle décrite, le praticien pose à la personne des questions pour déterminer le style de relation qu’elle préfèrerait. En répondant, elle exprime ses propres opinions et idées. C’est une étape importante du processus de ré-écriture de la vie des gens ; Ils peuvent par exemple souhaiter interrompre toute relation avec le problème, ou bien espérer simplement une relation « reposante », « occasionnelle » ou « sans ennui ».

Les chapitres suivants abordent la façon dont les conversations narratives aident les gens à changer les relations qu’ils entretiennent avec les problèmes.

  
Prochainement : "Découvrir des exceptions".

[1] Pour ceux qui voudraient trouver le livre de façon à poursuivre leur lecture, un lien à suivre :http://www.editions-hermann.fr/ficheproduit.php?lang=fr&menu=10&ref=Hermann+%2F+L%27Entrep%F4t+Qu%27est-ce+que+l%27approche+narrative+%3F+&prodid=852 
 

Se ré-engager avec son histoire : l'absent mais implicite. Michael White

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Se ré-engager avec son histoire : l’absent mais implicite[1] 

Par Michael White

Chapitre 3 : in Réflexions sur les pratiques narratives : interviews et essais

Adélaïde : Dulwich Centre Publications 2000.www.dulwichcentre.com.au

 Copyright : ce matériau fait l’objet d’un copyright par le Dulwich Centre Publications. Il ne doit pas être reproduit ni transmis de quelque manière que ce soit sans la permission écrite de l’Editeur.

 

Beaucoup de pratiques en thérapie narrative fournissent aux personnes des options pour se ré-engager avec leur propre histoire. Ce n’est pas un ré-engagement qui consisterait essentiellement à faire un recadrage de l’expérience de vie des gens – un recadrage qui substituerait à l’orientation du « verre à moitié vide » celle du « verre à moitié plein » au sujet des évènements et expériences de leur vie. Ce n’est pas non plus un ré-engagement avec l’histoire qui consisterait en une révision de l’histoire – ainsi, une réécriture de l’histoire qui élaborerait un autre compte rendu global de l’histoire qui annulerait et remplacerait le compte rendu original. Parfois la pratique du recadrage peut contribuer à la construction de nouvelles compositions de l’enregistrement originel qui se substituent à des compositions déjà établies –une « mauvaise » composition est échangée contre une « bonne » composition. Et c’est invariablement l’aboutissement de la pratique de la révision de l’histoire. De cette façon, la pratique du recadrage et la pratique de la révision de l’histoire courent toutes les deux le risque de contribuer au développement d’expériences identitaires et de vie à une seule histoire.

Plutôt que de reproduire une pratique qui a pour effet de substituer un cadre à un autre, et plutôt que de s’engager dans une pratique qui soit une révision des enregistrements historiques et familiers des vies des personnes, la pratique de thérapies narratives qui contribuent à fournir des options pour se ré-engager avec l’histoire amènent au jour des expériences identitaires et de vie à plusieurs histoires. Cette pratique ne contribue pas seulement au développement des ressources narratives des personnes, mais leur donne aussi la possibilité de changer leur relation à leurs propres histoires. Le but n’est pas de recadrer ni de changer l’histoire en la révisant, mais de se ré-engager avec son histoire personnelle en des termes nouveaux.

Il y a beaucoup d’options à la disposition des thérapeutes pour accompagner les personnes dans des ré-engagements significatifs avec leur histoire. Un des chemins vers ces ré-engagements avec l’histoire passe par l’identification et une description riche de tout ce qui est absent mais implicite dans toutes les expressions de la vie ; c'est-à-dire, par l’identification et une description riche de tout ce qui fournit aux gens la possibilité donner du sens à des aspects de leur histoire et de le faire circuler. La notion d’ « absent mais implicite » est alimentée par la compréhension que toute expression, et que le sens que cette expression revêt, ne dérivent pas directement de l’expérience de la « chose » à laquelle cette expression se réfère – les aspects de la vie qui façonnent les expressions ne rendent pas compte d’une correspondance directe avec des propriétés qui existeraient quelle que soit la chose décrite là. Les modes d’expression de la vie des gens n’appréhendent pas le monde extérieur comme il est, quel que puisse être ce monde.

S’exprimer sur sa vie est plutôt compris comme un phénomène qui devient possible en « faisant sortir les choses », ou en distinguant les choses entre elles et en leur donnant une signification en relation ou en contraste avec le sens accordé à d’autres choses. A partir de là, il s’établit une dualité dans toute description. Les descriptions sont de l’ordre de la relation, non de la représentation –elles ne représentent pas directement les aspects du monde, quels que puissent être ces aspects. Si l’on se réfère à une compréhension de toute description comme étant d’ordre relationnel, une description simple peut être considérée comme la partie visible d’une description double. C’est ce qu’il y a de l’autre côté des descriptions singulières d’expériences de vie –ce qui est de l’autre côté de ce qui est maintenant discerné et sur quoi repose cette capacité à discerner-  je m’y réfère ici comme étant l’ « absent mais implicite ». Je trouve un support pour cette compréhension de la nature de la description dans les idées de Gregory Bateson (1980) et Jacques Derrida (1978), qui ont cherché à remettre en cause le mythe de la « présence » -c’est à dire, l’idéal d’une connaissance immédiate du monde, d’une présence originelle qui se manifesterait dans les expressions de notre vie, et qui serait représentée dans les expressions de nos discours et de nos écrits.

Par exemple, Derrida a développé une méthode de déconstruction de la lecture des textes qui a mis en avant les signes absents ou les descriptions sur lesquels un texte s’appuie pour établir sa signification. Une affirmation de cette analyse textuelle pose que chaque terme d’une description contient à la fois lui-même et son opposé ou son autre, et que la relation entre ces termes peut être identifiée grâce à une lecture attentive du texte. En me référant à Derrida de cette façon, je ne suggère pas que la vie soit juste un texte, mais qu’une écoute attentive des expressions employées par les personnes devrait nous permettre d’engager avec elles des conversations qui identifient les relations entre ce qu’elles discernent dans leurs propres expressions, ainsi que les descriptions de l’absent mais implicite sans lesquelles elles ne pourraient parvenir à ce type de discernement.

Il peut être utile d’établir que beaucoup des aperçus que les personnes discernent au sujet de l’état de leur propre vie et qu’elles partagent avec leurs thérapeutes sont des aperçus qui se réfèrent à un non dit ou qui reposent dessus – sur ce qui est absent mais implicite. A partir de cette affirmation, les thérapeutes peuvent s’engager dans une enquête qui contribue à identifier l’absent mais implicite, et à le décrire richement. Laissez moi vous donner un exemple : disons qu’une personne vienne me consulter au sujet de son « désespoir ». Je vais d’abord vouloir comprendre aussi bien que je le pourrai son expérience du désespoir, et comment il se manifeste dans sa vie. Je vais aussi vouloir comprendre du mieux que je le pourrai le contexte de ce désespoir, qui peut inclure des conditions socio économiques et les relations de pouvoir dans la culture locale. Ces contextes peuvent être significativement mis en avant, et ils peuvent être interrogés de façons variées.

Mais je m’intéresserai aussi à ce à quoi s’adresse ce désespoir, ou de quoi il témoigne en termes d’absent mais implicite – comment la personne en est venue à identifier et représenter cette expérience de cette manière, quelles circonstances et conditions ont rendu possible pour elle de discerner le désespoir. Cet intérêt pour ce à quoi s’adresse le désespoir en termes d’absent mais implicite ne consiste pas à quitter là la conversation engagée –cela n’introduit pas des conversations qui soient en rupture avec les conversations qui ouvrent un espace à l’expression du désespoir de ces gens. Mais plutôt, cet intérêt s’exprime au fil de ces conversations en réponse aux particularités des expressions de désespoir chez la personne –c’est dans ces expressions que se trouvent les traces d’une multiplicité  de signes de descriptions non exprimées et qui ont contribué à rendre possible le discernement du désespoir.

Comment cet intérêt pour l’absent mais implicite s’exprime-t-il en réponse aux expressions de quelqu’un qui parle de son désespoir ? En parlant de son désespoir, une personne peut dire : « je crois que je ne peux plus supporter ça », ou « j’ai atteint un point où j’ai laissé tomber », ou « je ne vois plus d’avenir pour moi ». Ce qui est absent mais implicite dans la façon de discerner le désespoir pourrait être identifié en introduisant des questions comme : « vous avez dit que vous ne pouviez plus continuer comme ça. Est que ça vous irait si je vous posais des questions sur ce sur quoi vous pensez vous être appuyé pour arriver jusque là ? Ou peut être sur quoi ça a reposé que vous vous en sortiez jusque là ? » « Vous avez dit que vous aviez laissé tomber. Est-ce que je pourrais vous poser des questions sur ce que vous laissez tomber ? Ou peut être sur ce dont vous êtes séparé, ou avec quoi vous perdez le contact et qui a été important pour vous ? » ; ou « vous avez dit que vous ne voyiez plus d’avenir pour vous ? Est-ce que ça vous irait si je vous demandais quelles possibilités vous aviez vues pour votre avenir ? Et comment, au moins jusqu’à un certain point, cela a soutenu votre vie jusqu’à ces temps ci ? Ou peut être sur ce qui vous a donné la possibilité, jusqu’à il y a peu, de garder cet avenir en vue ? »

L’absent mais implicite que ces investigations mettent en avant peut inclure des « espoirs » que les choses se passeraient différemment dans la vie de la personne, des « promesses » de choses meilleures à venir, des « rêves » d’une vie vécue plus pleinement, des « anticipations » d’arriver à une destination particulière dans la vie, des « visions » de nouvelles possibilités, des « souhaits » d’être ailleurs, de se trouver dans d’autres territoires de vie, et ainsi de suite. Cette description riche s’accomplit dans des conversations qui retracent la trajectoire de ce qui était absent mais implicite dans les expressions de désespoir utilisées, dans l’exploration de l’histoire des relations des personnes avec ce qui était précédemment absent mais implicite. Ces conversations peuvent être façonnées par des questions comme : « comment avez-vous réussi à vous accrocher à cet espoir aussi longtemps que vous l’avez fait, malgré tout ce que vous avez traversé et qui vous en décourageait ? », « quelles possibilités cet espoir a-t-il apporté dans votre vie que vous n’auriez pas pu concevoir autrement ? »

On peut aussi introduire des questions qui encouragent les gens à identifier les compétences et les connaissances qu’ils ont manifestées en maintenant leur relation avec l’espoir, ou avec quoi que ce soit qui était inexprimé : « d’après ce que vous m’avez dit, j’ai compris qu’il y avait eu des moments où vous vous étiez senti presque dépossédé de cet espoir ? », « est-ce que vous pouvez vous souvenir des étapes par lesquelles vous êtes passé pour le récupérer ? », « avez-vous une idée quelconque de ce que vous avez su faire qui a pu vous soutenir pour franchir ces étapes ? »

Plutôt que de développer un compte rendu naturaliste de ce qui était absent mais implicite dans les expressions de la personne, les conversations narratives contribuent à en établir une description riche au moyen d’investigations qui en identifient les conditions historiques significatives –ces conditions historiques qui ont produit un contexte pour ce que ces personnes expriment à présent discerner. Par exemple, dans le cas d’une évocation jusque là inexprimée de l’espoir comme ayant contribué à discerner le désespoir, ce genre d’investigation peut être introduite par des questions comme : « je comprends que vous ne vous êtes pas simplement résigné à ce qui était votre lot dans la vie. Est-ce que je pourrais vous poser des questions sur la façon dont vous avez envisagé l’espoir que les choses puissent un jour être différentes pour vous ? », « ou peut être des questions sur ce qui vous met en contact avec le fait que votre lot dans la vie n’était pas tout ce qu’il y avait à attendre de la vie ? »

Les conditions historiques qui fournissent le contexte de tels aperçus sont nombreuses et variées. Une personne peut avoir une expérience directe d’une vie vécue différemment, ou peut avoir reçu d’une personne importante la reconnaissance qu’elle méritait une autre vie (de la part d’un pair, d’un membre de la fratrie, d’un parent ou d’une relation autre , ou peut être d’un enseignant ou d’un commerçant). Ou les expériences qui ont fourni à cette personne une base pour ces aperçus peuvent avoir été acquises de façon plus indirecte –par exemple par le biais d’un engagement intime dans un roman, ou peut être en étant témoin des circonstances de la vie d’un ami de la famille. Une fois identifiées, ces conditions historiques peuvent être reproduites. Par exemple les personnages importants dans l’histoire de quelqu’un et qui ont fourni une base pour ces aperçus peuvent être ré associées –cela peut être un ré-engagement matériel, dans le cas où ces personnes sont invitées à se joindre d’une façon ou d’une autre aux conversations thérapeutiques, ou non matériel, dans le cas où l’on évoque la présence et la voix de ces personnes. Ou bien le thérapeute peut s’associer à des gens dans la lecture et le partage de réflexions sur les romans qui ont fourni une base pour ces aperçus. Et ainsi de suite.

 

 Un défi aux comptes rendus naturalistes sur l’identité 

 

Durant ces conversations, quoi que ce soit qui ait été inexprimé dans les mode d’expression des personnes, cela n’est pas repris de façon routinière dans des comptes rendus naturalistes à propos de la vie et de l’identité comme ce serait le cas au cours de conversations façonnées par le discours humaniste – par exemple, ce qui était absent mais implicite n’est pas construit comme la manifestation d’une irrépressible et résiliente nature humaine, ou comme l’expression d’un moi essentiel considéré comme résidant au centre de la personnalité humaine. Pour le dire autrement, ce ne sont pas seulement les aperçus auxquels les personnes donnent une expression au démarrage des conversations thérapeutiques auxquels nous n’accordons pas le statut d’une présence, mais nous n’accordons pas non plus ce statut à ce qui est absent mais implicite dans ces aperçus. Mon interprétation est que ces versions humanistes de la vie et de l’identité mènent potentiellement les investigations thérapeutiques vers des impasses dans la mesure où elles peuvent obscurcir des connaissances et compétences de vie significatives qui sont nées dans les histoires des vies des personnes, et des conditions historiques importantes qui ont fourni un contexte pour que ces personnes parviennent à toute une gamme d’aperçus. Si l’on se réfère à cela, parler de présence comme d’une propriété ou d’un attribut spécifique pour expliquer ce qui était précédemment absent mais implicite construit souvent de relativement pauvres conclusions sur la vie des gens, et ferme la porte à des options d’investigations extra-ordinaires au cours de la conversation thérapeutique.

S’engager de cette façon dans des conversations qui n’alimentent pas le développement de comptes rendus naturalistes au sujet de ce qui est absent mais implicite dans la description que font les personnes de leur expérience et qui ne contribuent pas à interpréter l’absent mais implicite comme la manifestation d’une présence comme une propriété ou un attribut personnel, ce n’est pas adopter une position qui déshonorerait les conclusions identitaires préférées des personnes –« j’imagine que  cet espoir est une expression de résilience de ma part ». Dans le contexte de ces conversations thérapeutiques, ces conclusions identitaires sont célébrées. Mais elles sont aussi dénouées d’une façon qui les rende substantiellement plus significatives. Ces conclusions identitaires sont comprises comme les emblèmes de modes de vie particuliers et de pensées qui sont associés avec une série de connaissances et de compétences de vie qui sont nées dans les histoires de vie des personnes, avec certains buts qui possèdent aussi une trajectoire historique, et avec certains thèmes et engagements autour desquels les vies de ces personnes sont reliées à la vie d’autres personnes. Les conversations qui dénouent ces conclusions à propos de la présence contribuent à fournir une description riche de la vie et de l’identité, et de nouvelles options pour agir dans le monde qui autrement ne seraient pas disponibles pour ces personnes.

 

 L’écoute double et les conversations multi histoires 

 

S’engager dans cet intérêt pour l’absent mais implicite demande une double écoute de la part du thérapeute, et la renforce. C’est dans le contexte de cette double écoute que les gens font l’expérience d’être écouté doublement ou de façon multiple. C’est un contexte dans lequel les personnes trouvent un espace pour exprimer leur expérience de tout ce qui peut les troubler. Et c’est aussi dans ce contexte qu’elles ont la possibilité d’exprimer l’inexprimé ; c'est-à-dire,  ce à quoi cet aperçu peut renvoyer. De cette façon, s’engager dans cet intérêt pour l’absent mais implicite contribue à faire des conversations thérapeutiques des conversations bi ou multi histoires.

C’est dans l’espace fourni par ce contexte de conversations bi ou multi histoires que les personnes trouvent souvent une nouvelle possibilité de parler des effets de ce qui a pu leur causer du trouble – qu’il s’agisse de disqualification, de trauma, de mise sous emprise, de marginalisation et ainsi de suite- et d’exprimer la détresse qui est associée à ces expériences. C’est aussi dans l’espace fourni par les conversations bi et multi histoires que les personnes trouvent la possibilité d’avancer dans des conclusions identitaires alternatives qui défient les récits identitaires négatifs qui ont été construits dans le contexte de la disqualification, du trauma, de la mise sous emprise, et de la marginalisation, et d’explorer certaines des connaissances et compétences de vie qui sont associées à ces conclusions identitaires alternatives. C’est une observation importante, car c’est au cours des conversations à histoire unique qui sont alimentées par la notion moderne de la catharsis qu’il existe toujours un risque de contribuer à re traumatiser et à relancer la détresse, et de renforcer  les conclusions identitaires négatives qui résultent si souvent du fait d’être placé en position de sujet  en relation à des expériences traumatiques ou disqualifiantes. Je ne crois pas acceptable que des conversations thérapeutiques contribuent à re-traumatiser, ni à réalimenter la détresse, ni à renforcer des conclusions identitaires négatives chez les gens.

 

 Les catégories de ré-engagement 

 

L’exploration des types d’options que j’ai soulignés pour se réengager avec l’histoire peut contribuer à construire des « catégories de ré-engagement ». La construction de ces catégories peut être utile dans la mesure où elle fournit un guide pratique. Mais plus que cela –en construisant ces catégories, nous établissons certaines distinctions qui fournissent un support pour établir encore d’autres distinctions qui autrement n’auraient pas été mises au jour. En multipliant ces « catégories de ré-engagement » nous pouvons augmenter l’éventail des options disponibles pour les conversations thérapeutiques. Dans la discussion qui suit, je fournirai juste des exemples de quelques unes des catégories de réengagement.

 

 Au-delà du fardeau 

 

Julie était venue en consultation à cause d’un sentiment envahissant d’incomplétude et d’une insatisfaction générale au sujet de sa vie. Lié à cela, elle avait un sentiment vague mais insistant que les « choses n’étaient pas justes » et qu’elles ne le seraient jamais. Aussi loin qu’elle pouvait se souvenir, elle avait lutté contre ce sentiment, et trouvait cela de plus en plus préoccupant et frustrant. Elle pensait qu’elle n’avait aucune excuse pour se sentir ainsi –en tout état de cause, selon Julie, les circonstances actuelles de sa vie étaient bonnes.

Après avoir encouragé Julie à me décrire plus complètement ces sentiments d’incomplétude et d’insatisfaction, et après avoir rassemblé des récits au sujet des effets de ces sentiments sur sa vie, je lui ai demandé de partager avec moi tout ce qu’elle pouvait comprendre de cette expérience. Julie m’a dit qu’elle n’avait réellement compris qu’une chose à ce propos, et qu’elle pensait que l’on s’en était déjà occupé – quand elle était une jeune femme, elle avait connu des difficultés qui avaient été diagnostiquées comme névrotiques  et considérées comme la conséquence du fait d’avoir été une « enfant parentalisée ». D’après ce récit, elle avait porté durant son enfance et son adolescence un fardeau qui n’avait pas seulement constitué une privation substantielle, mais avait stoppé son développement d’une manière significative. Julie disait que dans le contexte de la psychothérapie, elle avait élaboré ce qui avait été défini comme étant ses problèmes en plusieurs occasions – y compris sa plainte inconsciente et son chagrin au sujet de son enfance perdue, et sa colère face à l’injustice de la privation et au fardeau imposé à sa vie – et bien qu’elle sache qu’elle pourrait avoir encore des choses à résoudre, elle « devait avouer » que « tout ça la rendait malade ».

J’ai demandé à Julie si elle pourrait me fournir des détails qui m’aideraient à me familiariser avec ce à quoi cette compréhension des choses était connectée, et elle s’est mise rapidement à me raconter sa vie d’enfant. Dès le début de l’union de ses parents, les choses n’étaient pas allées très bien pour eux. Ils avaient eu leurs espoirs et leurs rêves, mais leur mariage avait été rejeté par leurs deux familles, et Julie pensait que ses parents n’étaient absolument pas préparés à l’isolement  dans lequel ils étaient tombés à cause de cela. Ils déménagèrent à Melbourne depuis leur Victoria rural (un des états australiens), espérant que leur chance tournerait. Mais cela n’arriva pas. Ils étaient pauvres maintenant. Et à partir de ce démarrage qui les avait secoués, les choses étaient juste allées de mal en pis. Peu après la naissance de la sœur cadette de Julie, son père était tombé malade, et il devint incapable d’assurer le travail saisonnier sur lequel la famille comptait pour vivre. Finalement on lui diagnostiqua une maladie congénitale, et il se trouva, pour reprendre la description de Julie, « hors service ».

Ensuite, les choses étaient allées plus mal. La mère de Julie avait commencé à éprouver des difficultés à faire face aux tâches quotidiennes et était devenue peu à peu dépressive. Assez vite, elle était devenue pratiquement incapable de fonctionner. En réaction à cet écroulement des choses, Julie avait endossé davantage de responsabilités parentales à l’égard de sa jeune sœur, Jane. Elle avait également pris la responsabilité de beaucoup de tâches ménagères qui avaient toujours été assumées par sa mère. Durant les une ou deux années qui suivirent, elle fréquenta l’école irrégulièrement, et sa famille vécut constamment sous la menace d’une action des services sociaux – c'est-à-dire la menace que Julie et sa sœur soit emmenées dans ce que l’on appelait un « centre ». Alors que Julie racontait cet épisode de sa vie, elle se rappela qu’à un moment les autorités scolaires ne s’étaient pas rendu compte qu’elle n’était pas allée à l’école durant une période de cinq mois. Durant cette période il n’y avait pas eu d’intrusion dans la famille de la part des services sociaux, et il apparut que cela avait été l’un des moments de son enfance les plus heureux dont Julie pouvait se souvenir. En rappelant cela, Julie dit que jusqu’à ce jour, elle ne savait toujours pas d’où venait que sa mère avait réussi à réunir les éléments pour éviter cette intervention des services sociaux.

Durant sa cinquantième année, le père de Julie était mort dans une maison de repos. C’est à peine si sa mort provoqua un frémissement. Durant les dernières années de sa vie, il n’avait pas même été l’ombre de lui-même – c’était au point que même les membres de la famille le reconnaissaient à peine. Julie traversa cela  « comme un bon petit soldat », se trouvant des petits boulots ça et là pour alimenter le revenu familial. Elle arrivait toutefois à accomplir l’essentiel de sa scolarité, et soutenait sa sœur pour qu’elle en fasse autant.

Petit à petit, sa mère reprit un peu sa vie en mains – plus ou moins bien tout au moins. Elle n’allait pas bien mais commençait à faire des choses pour elle-même. Devenue une jeune femme, Julie se « battait de son côté » et de ce fait les relations avec sa mère étaient vraiment tendues. Bien que les choses soient allées mieux entre elles quand Julie avait atteint le milieu de la vingtaine, des tensions demeurèrent entre elles jusqu’à la mort de sa mère quand Julie était âgée de trente sept ans.

Julie parlait maintenant des difficultés qu’elle éprouvait maintenant à cause de tout cela. Et elle avait des tas de questions : comment allait-elle s’y prendre avec ce fardeau qu’elle portait ? Est-ce qu’elle arriverait jamais à récupérer ce qu’elle avait perdu ? Ce dont elle avait été privée ? Tout ce qui lui avait été pris ? Est-ce qu’elle était condamnée à ce sentiment d’incomplétude, à l’agitation qui lui était associée et qui résultait de ce fardeau ? Est-ce quelle ressentirait toujours que les choses étaient tellement injustes ? Est qu’il était possible de résoudre cela ? Elle se désespérait à l’idée que son avenir pourrait prendre l’allure d’une longue plainte paralysante.

Dans cette expression de ses difficultés, Julie avait discerné la privation, la perte, l’incomplétude, le fardeau et l’injustice. N’importe lequel de ces aperçus pouvait faire l’objet  d’explorations susceptibles d’identifier ce qui était absent mais implicite. Ma curiosité a été davantage attirée par ce que Julie exprimait au sujet de l’injustice, peut être parce qu’au début de notre conversation, elle avait insisté fortement sur son sentiment que les choses « n’étaient pas justes ». J’ai demandé à Julie d’en dire plus sur cette injustice, et en réponse, elle déclara avoir le sentiment que, quoi que ce soit qu’elle fasse, elle ne se sentirait jamais reconnue et valorisée. J’ai réfléchi à ce que je venais d’entendre, et j’ai demandé à Julie si ma compréhension était juste si j’en déduisais qu’elle souhaitait obtenir une forme de reconnaissance. Elle le confirma immédiatement, et déclara qu’elle « était en manque » de reconnaissance. Ce qui était absent mais implicite dans l’aperçu de Julie au sujet de ces choses qui n’étaient pas justes était maintenant identifié comme être en manque de reconnaissance.

Plutôt que de m’engager dans un récit naturaliste de ce manque qui l’interpréterait comme une manifestation de la nature humaine, j’ai posé des questions qui encourageaient Julie à le décrire richement et à en retracer l’histoire dans sa vie. Ma curiosité était éveillée par le fait qu’elle n’avait jamais abandonné sa quête de reconnaissance bien que celle-ci soit source de considérables insatisfactions et frustrations. Comment avait elle préservé sa relation avec son manque de reconnaissance ? Je voulais aussi savoir comment il se faisait, compte tenu des circonstances de son histoire, qu’elle soit capable d’identifier la reconnaissance comme une expérience appréciable. J’ai demandé à Julie si elle pouvait se rappeler une expérience dans sa vie qui l’aurait familiarisée avec la reconnaissance, et qui lui aurait confirmé qu’il s’agissait là d’une expérience désirable. Rapidement Julie partagea avec moi quelques minces histoires qui racontaient comment sa mère et sa sœur avaient reconnu sa contribution dans leur vie.

Après avoir exploré ces histoires, j’ai demandé à Julie si elle serait d’accord pour que je lui pose des questions sur ses compétences en tant que parent de substitution et sa capacité à élever les autres, qui apparaissaient évidentes dans ces histoires, et sur sa capacité à prendre soin, aimer, reconnaître, porter attention, rassurer, à en faire plus, à bâtir un environnement de compréhension face à l’invalidation, à contribuer à des contextes d’acceptation qui fournissent un antidote aux expériences de marginalisation et de rejet, et ainsi de suite. « Vous avez eu une longue histoire de parentalisation, et il me semble que ça a permis à votre sœur et à votre mère de traverser ce qu’elles n’auraient pas pu traverser autrement ».

Julie a paru stupéfaite de mes commentaires. Elle s’est exclamé : « vous plaisantez ! ». J’ai répondu : « Eh bien, c’est quelque chose dont je n’ai jamais été très sûr. D’autres n’en étaient pas sûrs non plus. Je le sais parce qu’on m’a déjà posé cette question, mais pas tout à fait aussi gentiment que vous venez de le faire. D’ailleurs, cette gentillesse, c’est peut être justement l’une de ces compétences parentales dont je parlais, et je vous en remercie ». Julie avait un large sourire. J’ai alors recueilli de merveilleuses histoires qui reflétaient une riche tradition de connaissances et compétences parentales au développement desquelles Julie avait très significativement contribué. Ces connaissances et compétences n’étaient pas seulement richement décrites dans cette conversation, mais certaines des questions que j’ai pu poser ont précipité une reconnaissance forte de la contribution essentielle que ces connaissances et compétences avaient apportée à la mère de Julie, à sa sœur et à son père pour traverser ce qu’ils avaient dû traverser, et au-delà – par exemple quand la mère de Julie avait été capable de finalement remettre sa vie sur la route qu’elle voulait suivre.

Julie semblait électrisée durant cette conversation. J’avais le sentiment qu’en se ré-engageant avec son histoire, elle avait déjà pénétré un autre territoire de sa vie. Où était-elle ? Qu’est ce qu’elle ressentait ? Julie dit qu’elle ressentait une joie semblable à celle qu’on ne pourrait espérer ressentir qu’en attendant la célébration de quelque chose de vraiment important. « Ah, c’est une idée intéressante, j’ai dit, parce que ça correspond à quelque chose que je pensais à propos de la possibilité de rencontrer d’autres personnes qui ont une connaissance intérieure du genre d’expérience de vie que vous avez eue. Ces gens ont aussi été des enfants parentalisés, comme vous. Et il se trouve que justement, ces gens aiment bien les célébrations. » J’ai partagé avec elle mon idée sur la forme que je lui proposerais pour rencontrer d’autres personnes qui avaient été considérées comme des « enfants parentalisés », et Julie a donné son feu vert avec enthousiasme.

J’ai appelé Ted, Joanne et Shirley (respectivement 33, 42  et 67 ans) qui avaient tous eu une considérable expérience d’avoir été parentalisés quand ils étaient enfants, et qui étaient venus me consulter à des époques antérieures. Ils faisaient partie des gens qui avaient accepté que leur nom figure dans mon registre des enfants parentalisés de façon à ce qu’ils puissent jouer un rôle dans mon travail avec d’’autres personnes qui viendraient me consulter au sujet de problèmes associés à ce statut. Je leur ai transmis les détails que Julie m’avait permis de donner et leur ai parlé de la réunion proposée. Joanne, Ted et Shirley ont accepté sans hésitation de participer à l’évènement, et après négociation nous sommes convenus d’un moment qui convienne à tous pour nous rencontrer. Cette réunion a bien eu lieu et a été structurée suivant la métaphore de la cérémonie définitionnelle (voir White, 1999). En présence de Joanne, Ted et Shirley, j’ai interrogé Julie sur sa carrière en tant que parent, ses connaissances et compétences en tant que parent, et sur les possibilités qu’elles avaient apportées dans son monde. Ensuite, j’ai demandé à Julie de s’asseoir en retrait, et j’ai invité Ted et Joanne et Shirley à re raconter ce qu’ils avaient entendu. Cette re narration était pour partie structurée par des questions : « quand vous avez écouté Julie, qu’est ce qui a le plus capté votre imagination ? », « qu’est ce que vous avez entendu qui a attiré votre attention ? », « qu’est ce qui a fait vibrer une corde en vous ? », « quelles images est ce que les mots de Julie ont évoqué pour vous ? », « comment ça se fait que vous ayez pu vous connecter à ce à quoi vous vous êtes connecté en écoutant Julie ? », « qu’est ce que vous avez compris des connaissances et compétences que Julie a développées ? », « comment vous sentez vous touché par les expressions de Julie, et de quelle façon est-ce qu’elle font écho à quelque chose dans votre propre vie ? », « qu’est ce qui dans votre propre histoire a résonné en entendant ces expressions ? », « quel effet les expressions employées par Julie ont-elles sur vous ? », et ainsi de suite. Dans les re narrations de Shirley, Ted et Joanne, les histoires de la vie de Julie étaient reliées à des histoires tirées de leur propre vie autour de thèmes, de buts, et d’engagements partagés.

J’ai aussi posé d’autres questions au trio : « quelle différence ça aurait fait si les services sociaux avaient reconnu puissamment les compétences et connaissances de Julie en tant que parent et avaient trouvé le moyen de la soutenir ? », « quelle différence pensez-vous que ça aurait fait si les autorités avaient non seulement reconnu et soutenu Julie quand elle s’occupait de sa sœur, de sa mère, et de son père, mais aussi lui avaient aménagé des possibilités de s’échapper parfois ? », « en arrangeant des occasions qui lui auraient permis de se sortir des obligations de temps en temps ? »

Ensuite, Julie a été invitée à parler de ce qu’elle avait entendu dans ces re narrations de Joanne, Ted, et Shirley. A ce moment, j’ai eu l’opportunité de poser les questions suivantes : « est ce que vous pourriez nous parler de ce que vous avez entendu dans les réponses de Ted, Shirley et Joanne ? », « dans tout cela, qu’est ce qui a le plus retenu votre attention ? », «qu’est ce que vous comprenez des raisons pour lesquelles vous vous êtes sentie plus fortement connectée à ces aspects là des re narrations ? », « est ce qu’il y a des réalisations particulières qui vous sont revenues et qui étaient connectées à ces aspects ? », « est ce que ces re narrations évoquent une image de votre vie, de votre identité, ou de votre place dans le monde ? »,  « si oui, est ce que vous pourriez décrire ces images ? », « à quoi touchent ces images dans votre histoire de vie ? », « est qu’elles mettent en lumière certains souvenirs ? », « est ce qu’il y a quelque chose dans votre vie à quoi vous accordez une valeur plus particulière, et que vous pourriez reconnaître davantage à la suite de ces re narrations ? », « qu’est ce que cela vous fait d’entendre Shirley, Ted et Joanne exprimer comment vos modes d’expression ont touché leur vie ? », et ainsi de suite.

Un résultat de ces narrations et re narrations, c’est que quelque chose de hautement significatif s’est produit pour Julie. Il s’est produit un déclic. Quelque chose s’est « connecté pour la première fois ». Ce sentiment envahissant d’incomplétude était « parti en fumée ». Julie ne sentait plus le fardeau qui l’avait tant opprimée pendant si longtemps. Elle ressentait du soulagement et de la joie avec un sentiment nouveau qu’elle ne vivrait pas sa vie « comme une longue plainte paralysante ». Un vide était « parti ». Durant trois séances supplémentaires Julie a pu faire plus complètement le tour de la connaissance de la vie et des compétences de vie qu’elle avait développées étant enfant dans le contexte de sa famille, et également certaines possibilités que celles-ci avaient apportées dans sa vie et pouvaient apporter à son avenir. Elle a éprouvé la réalité de ces connaissances et compétences, et a cessé de concevoir et rejeter son statut d’enfant parentalisé comme s’il ne s’agissait que d’un rôle qu’elle avait joué. Pour Julie, il y avait maintenant du pour et du contre dans son statut d’enfant parentalisé, et tout bien pesé, elle avait décidé qu’elle ne voulait pas lâcher ce que ce statut avait apporté dans sa vie.

Quand Julie s’est sentie prête à le faire, elle a invité sa sœur à se joindre à elle dans ces conversations et à contribuer à d’autres re narrations- mais c’est une autre histoire.

 

 Au-delà du rejet 

 

Lyndon m’a consulté au sujet de ce qu’il nommait son « inadéquation ». Il disait que son inadéquation personnelle l’avait « tracassé » durant une considérable partie de sa vie, malgré de nombreux efforts pour s’y faire. Il y avait réfléchi longtemps et intensément, et s’était même risqué à en parler avec d’autres de temps en temps. Ce qu’il en comprenait, c’est que son sentiment d’inadéquation personnelle venait du fait que son père l’avait rejeté quand il était enfant et en tant que jeune homme. Ce rejet s’exprimait principalement dans ce que Lyndon lisait comme un manque d’intérêt. Le père de Lyndon était rarement présent dans sa vie, et de quelque façon qu’il s’y prenne –et il s’y était certainement beaucoup appliqué (en fait, d’après les histoires que Lyndon m’avait racontées à ce sujet, j’avais acquis le sentiment qu’il avait persisté en cela de façon très remarquable) – Lyndon n’arrivait jamais à faire plaisir à son père. Au début de notre conversation, nous avons exploré ce que Lyndon comprenait des effets du rejet sur sa vie. C’est à ce moment que j’ai demandé à Lyndon de réfléchir sur ce qu’il avait dit au sujet de son inadéquation –quel genre de lumière est-ce que notre conversation projetait là-dessus ? En réponse à cette question, il a réinterprété cette inadéquation comme l’expérience de l’absence – c’était le résultat d’un sentiment prévalent que quelque chose était absent de sa vie.

Lyndon avait discerné l’inadéquation, le rejet, le manque d’intérêt et l’absence. Tous ces aperçus pouvaient être saisis pour une investigation qui aurait pu identifier ce qu’il y avait d’absent mais implicite en eux. J’étais curieux. Comment cela se faisait-il que Lyndon avait si clairement discerné le rejet, et pourquoi ne s’était-il pas résigné au rejet que son père faisait apparemment de lui ? Pourquoi n’avait-il pas tenu pour acquise la non-présence de son père dans sa vie ? Pourquoi avait-il continué de ressentir cette absence de façon si aigüe ? Ces questions sont alimentées par le refus de faire des récits naturalistes de ce genre de phénomène. Dans ces circonstances, ce refus me donnait la possibilité de me détourner de lire ce sentiment de rejet  et de quelque chose d’absent de sa vie comme étant une expérience à laquelle on pouvait bien s’attendre, et comme une expression du fait que les besoins de Lyndon n’avaient pas été satisfaits, ou du fait que c’était simplement humain qu’il se sente ainsi. Trop de choses sont obscurcies par des explications qui renvoient aux règles de la nature humaine. En refusant ces explications naturalistes, je pouvais inviter Lyndon à explorer ce qui était absent mais implicite – le non dit qui lui donnait la possibilité de conclure que quelque chose manquait à sa vie.
J’ai commencé par poser des questions à Lyndon sur ce qui avait pu le rendre sensible au rejet que son père faisait de lui, et à l’absence de son père de sa vie. Pendant un moment notre conversation a navigué au travers de l’histoire de Lyndon. Il avait grandi dans une petite ville à la campagne. Ses parents étaient relativement pauvres, et travaillaient dur de leurs mains. Il passait beaucoup de temps seul – dont une partie à pêcher dans le barrage local à quelque distance de chez lui. Dans ce récit de l’histoire de Lyndon, il y avait de nombreux points d’entrée pour des conversations qui auraient introduit certaines des questions que j’ai posées. De toutes ces possibilités, j’ai choisi la pêche. La pêche n’est pas quelque chose à quoi les enfants arrivent comme ça. La pêche n’est pas une expression de la nature humaine. C’est quelque chose à quoi les enfants, et le plus souvent les garçons, sont amenés d’une façon ou d’une autre –par des histoires, des parents, des personnes qui s’occupent d’eux, d’autres enfants, et ainsi de suite. « Comment est ce que vous avez été amené à pêcher ? » je voulais savoir. Après y avoir réfléchi un instant, Lyndon m’a raconté une histoire au sujet du receveur des postes de la ville –un homme âgé mais énergique qui adorait pêcher et qui avait, un peu par hasard, fait partager sa passion à Lyndon. Lyndon se rappelait que le receveur des postes était un homme du genre bourru et les pieds sur terre qui ne parlait pas beaucoup. Il n’aimait même pas les grandes histoires de pêche. Au début, Lyndon avait eu un peu peur de lui. Il donnait toujours à Lyndon l’impression qu’en lui permettant de l’accompagner il lui accordait vraiment un très grand privilège – qu’en faisant cela il lui accordait quelque chose d’une grande valeur dont Lyndon devrait prendre soin avec tout le respect approprié.

Alors que nous réfléchissions là-dessus, Lyndon a dit : « vous savez, c’est bizarre, mais en en parlant avec vous, je me prends à penser que c’était une façon de me reconnaître. Je pense que j’ai même dû réaliser à ce moment, en tout cas à un certain niveau, que le receveur des postes n’aurait pas laissé n’importe qui se joindre à lui. Mais maintenant je le réalise plus pleinement. » J’ai demandé quel impact le fait de réaliser plus pleinement dans le présent quelque chose qu’il avait déjà réalisé dans son histoire mais de façon ténue pouvait avoir sur notre conversation -  qu’est ce qu’il ressentait là ? En réponse à cette question, Lyndon s’est trouvé étouffé par l’émotion, et n’a pas pu parler pendant un moment. Nous sommes restés assis pendant un moment –probablement plus de 10 minutes, mais sans doute aucun de nous n’aurait pu évaluer ça à ce moment là. J’avais le sentiment que nous étions ensemble dans une sorte d’espace liminal.

Quand Lyndon a commencé à parler, il m’a dit qu’il avait senti que quelque chose avait changé pour lui. Il a dit que cela lui était difficile de trouver les mots pour le dire, mais il savait que le sentiment d’absence dont il avait parlé au début de l’entretien n’était plus aussi intense qu’il l’avait été. « Est-ce que je pouvais poser davantage de questions sur sa relation avec le receveur des postes » (qui à ce propos avait pris sa retraite et avait déménagé à Sidney quand Lyndon était encore un petit garçon). Lyndon a dit qu’il était d’accord, et j’ai commencé à lui poser des questions auxquelles je me réfère maintenant comme étant des questions de re groupement (White, 1997). Auparavant je les appelais des questions sur l’expérience de l’expérience (White, 1988).

-          D’après vous, qu’est ce que le fait d’avoir été inclus de cette façon a apporté à votre vie ?

-          D’après vous, qu’est ce que le receveur appréciait ou reconnaissait en vous ?

-          Avec quoi cela vous a-t-il connecté que vous pourriez avoir appris à apprécier en vous-même ?

-          Est-ce que vous savez pourquoi le receveur vous a inclus dans sa vie de cette façon ?

-          Qu’est ce que vous pensez qu’il a pu voir en vous que votre père n’avait pas vu ?

-          Comment pensez vous que l’on puisse expliquer qu’il vous ait inclus de cette façon. Que pensez vous que votre présence ait pu apporter à la vie du receveur ?

-          Comment d’après vous avez-vous pu contribuer à la vie du receveur d’une façon qui aura échappé à votre père ?

-          En quoi  la vie de votre père aurait-elle  été différente s’il avait été disponible à ce à quoi le receveur était disponible ?

 

C’étaient ces questions qui portaient sur la contribution du receveur à la vie de Lyndon en raison du fait qu’il le reconnaissait, et sur la contribution de Lyndon à la vie du receveur. Ces questions. Elles concernaient aussi le fait –et contribuaient à sa reconnaissance-  que Lyndon possédait une capacité toujours actuelle à contribuer à la vie de son père si seulement celui-ci avait fait la démarche de lui ouvrir la porte. Durant la conversation qui a été façonnée par ces questions, ce qui était absent mais implicite dans la façon dont Lyndon discernait le rejet et l’absence fut richement décrit ; c'est-à-dire, des expériences de vie prises comme des exemples d’inclusion et d’acceptation.

Au risque de labourer le terrain, je voudrais souligner à nouveau le sens que ça a de refuser les récits naturalistes des expériences de vie au cours des conversations thérapeutiques. Je le fais parce que ces récits sont tellement considérés comme allant de soi dans la compréhension des actions et de l’identité des gens que cela peut être difficile de penser en dehors d’eux. Alors que mon opinion est que ces récits naturalistes ont le pouvoir de mener notre travail avec les gens qui nous consultent dans des impasses, le fait de les refuser ouvre la porte à des possibilités virtuellement infinies pour mener des conversations auxquelles je me réfère comme à des « conversations pour redevenir auteur ». Par exemple, s’engager de façon routinière dans des récits naturalistes des développements dans une vie rend systématiquement invisible la contribution de l’ « autre » aux conditions pour de possibles développements dans la vie d’une personne, à son stock personnel de connaissances sur la vie et de compétences de vie, et étouffe la curiosité sur : comment les choses en sont arrivées à se produire de cette façon.

En ne rentrant pas dans ce genre de récits naturalistes au sujet de ces développements dans la vie de Lyndon, et plutôt que d’estimer que la relation de Lyndon avec le receveur témoignait simplement de ses besoins propres et de la bonne volonté du receveur, j’ai demandé quelles autres choses pouvaient encore être considéré comme un témoignage de la contribution de l’ »autre ». A ce moment, je pensais au père de Lyndon comme étant cet autre, et j’étais curieux de savoir ce qu’il pourrait y avoir encore d’absent mais implicite dans ce développement de la connexion entre Lyndon et le receveur.
Cette curiosité au sujet de l’absent mais implicite a poussé à poser de nouvelles questions : « pourquoi est ce que votre père ne s’est pas opposé à cette association avec le receveur ? », « pourquoi est-ce qu’il ne vous a pas refusé cela ? », « les pères qui ne se préoccupent pas beaucoup de leur fils adoptent parfois une posture d’indignation vertueuse quand leur fils arrive à avoir une connexion avec d’autres hommes. Ils peuvent se comporter, à partir d’une posture défensive et d’un besoin de contrôle, d’une façon qui ressemble à de la jalousie », « comment ça se fait que votre père n’a pas insisté pour s’interposer dans vos relations avec le monde extérieur ? ». Ces questions ont éveillé l’intérêt de Lyndon, mais, dans la mesure où elles l’invitaient à penser en dehors de ce qu’il avait l’habitude de penser quand il se penchait sur son histoire personnelle, il n’avait pas de réponse toute prête sous la main. Notre temps ensemble était écoulé, donc j’ai écrit ces questions et Lyndon les a emportées pour y réfléchir.
J’ai revu Lyndon deux semaines plus tard. Quelque chose de significatif avait pris place dans sa vie – je l’ai su immédiatement à son attitude dans la salle d’attente. J’ai appris que peu après notre première rencontre, Lyndon avait recherché son oncle James – le plus jeune frère de son père- qui était âgé, infirme, et vivait dans une maison de repos. Lyndon avait pris le risque de partager avec son oncle l’histoire de la conversation que nous avions eue. Et ensuite il avait soulevé la question : « mon père aurait pu se sentir exclu du fait de ma connexion avec le receveur. Est-ce que tu as la moindre idée des raisons pour lesquelles il n’y a pas mis fin ? » Rien n’aurait pu préparer Lyndon à la réponse de l’oncle James.

En réponse à la question, oncle James apprit à Lyndon que son père lui avait confié son sentiment d’être un père inadéquat en plusieurs occasions quand ils buvaient un verre à l’hôtel du coin. Il ne savait simplement pas quoi faire dans ses relations avec Lyndon. Il avait dit à oncle James qu’il savait avoir « blessé son garçon », mais qu’il n’avait aucune idée quant à la façon d’arranger les choses. Il se sentait paumé en présence de son fils – « maladroit et sans talent ». Il pensait que c’était à cause de la guerre (la deuxième guerre mondiale). Que ça l’avait dévasté à un point qu’il pouvait à peine mesurer. Il en était arrivé à la conclusion qu’il valait mieux qu’il reste autant que possible en dehors de la vie de son fils. Ce serait mieux ainsi pour Lyndon. Oncle James pensait que, bien qu’il ne l’ait jamais dit, le père de Lyndon s’était senti secrètement soulagé de voir la connexion du receveur avec Lyndon.

Certains cadeaux sont des cadeaux tragiques, mais néanmoins des cadeaux. Le fait de rester en dehors de la vie de son fils, et de ne pas interférer dans la connexion de Lyndon avec le receveur pouvait être considéré par Lyndon comme un cadeau que son père pensait lui avoir fait. A la suite de notre deuxième rencontre, Lyndon est retourné dans la ville de son enfance et a rendu visite à la tombe de son père pour la première depuis plusieurs années. Et lors de la journée de l’ANZAC suivante (à l’occasion de laquelle les vétérans des 1ère et 2ème guerres mondiales et ceux du Vietnam font une marche dans les rues des capitales en Australie et Nouvelle Zélande) il a marché dans la parade. Il trouva que se joindre à la marche de l’ANZAC avait été une expérience qui l’avait submergé d’émotion, et plus tard, il repéra cela comme un tournant significatif dans sa vie. A la suite de cela il se libéra très substantiellement de ce sentiment d’inadéquation qui avait « tracassé sa vie » pendant si longtemps.

Plus tard au cours de nos conversations, des options ont permis à Lyndon de se ré-engager avec son histoire personnelle d’une façon qui lui a donné la possibilité de revoir aussi les termes de sa relation avec sa mère. Cela aussi a eu des effets positifs sur sa vie. Mais c’est une autre histoire.

 

 Au-delà de la survie 

 

Jane est venue me voir sur l’insistance de sa cousine, Sue. Sue était infirmière psychiatrique à l’hôpital, et elle avait eu un choc quand elle avait reconnu Jane lors de son admission à l’hôpital consécutivement à une tentative de suicide qui lui avait presque ôté la vie. Sue et Jane ne s’étaient pas vues depuis plus d’une trentaine d’années. Quand elles étaient enfants, elles avaient eu des contacts peu fréquents mais agréables – il semblait qu’entre elles existait une compréhension mutuelle et tacite au sujet de beaucoup de choses.

Pendant plusieurs années, Sue avait entendu des bribes d’informations concernant les difficultés de la vie de Jane – des périodes prolongées de dépression, le fait qu’elle se coupait, qu’elle attentait à sa propre vie, qu’elle était fréquemment admise à l’hôpital. Mais Sue avait été effrayée par le spectre brandi par ces bribes, et était elle-même fortement sous pression dans ses efforts pour garder sa vie rassemblée dans des circonstances qui étaient loin d’être faciles. Néanmoins, Jane lui était « restée à l’esprit », et quand elle l’avait reconnue dans la salle, récemment admise et dans un état tout à fait désolant, Sue avait immédiatement décidé qu’elle allait se faire un devoir de fournir à Jane toute l’assistance qu’elle pourrait rassembler.
En réponse au fait que Sue l’ait reconnue, Jane a commencé par fuir dans le retrait, submergée de honte. Mais Sue avait persisté dans ses efforts pour établir le contact, et après plusieurs jours, Jane avait reconnu Sue en retour, et avait alors commencé à participer avec elle au rappel de leurs souvenirs d’enfance communs – Sue avait même fait rire Jane une fois ou deux. Rapidement, Sue s’était mise à insister pour que Jane vienne me voir. Jane répugnait à cette idée et faisait de son mieux pour décourager l’enthousiasme de Sue à ce sujet. Mais Sue ne voulait pas se décourager. A la fin, Jane avait accepté « d’y aller faire un tour ».
Elles étaient là. Jane, enroulée en position fœtale sur sa chaise, se balançait en silence. Sue me renseignait du mieux qu’elle pouvait sur ce qui se passait, me transmettait ses espoirs au sujet de notre conversation et ses sentiments d’appréhension concernant Jane. Jane avait demandé que Sue parle pour elle, et voulait que je sache qu’elle-même était sceptique au sujet de cette nouvelle initiative – elle avait prédit que rien de bon n’en sortirait, que ça consisterait juste à faire l’inventaire d’un tas de mauvaises choses qui avaient déjà été inventoriées plein de fois auparavant, et qu’à la fin de tout ça elle se sentirait juste plus mal. Sue aussi se faisait du souci concernant la possibilité que Jane se sente plus mal à la fin de notre rencontre, et savait d’après son histoire que c’était dans des moments comme ça que Jane était le plus à même de se couper.
En réponse à ces prédictions et ces soucis, j’ai dit que cet inventaire des choses pouvait n’être pas du tout nécessaire, et que j’aimerais que nous travaillions de façon à ce que je reste en contact avec la manière dont les choses se passaient pour Jane à tout moment au cours de notre conversation. De cette façon, si Jane devait commencer à se sentir plus mal à un moment quelconque, je pourrais prendre mes responsabilités concernant le façonnage de la conversation, et introduire des explorations qui nous orienteraient vers des pistes qui pourraient aboutir à des choses plus désirables pour elle.

Ensuite Sue a commencé à partager des détails au sujet de ce que Jane avait connu dans sa vie, et dont Jane voulait m’informer : les abus auxquels elle avait été soumise par son père et son grand père ; l’isolement qu’elle avait connu à cause de cela ; la disqualification et le chagrin auxquels elle avait été exposée dans les deux ou trois tentatives qu’elle avait faites pour nouer une relation durant sa vie d’adulte ; son diagnostic et son histoire de « malade psychiatrique », et ainsi de suite. Bientôt, Jane s’est jointe à Sue pour ce compte rendu, et pendant qu’elle le faisait, son balancement est devenu plus vigoureux.

Durant cette conversation je me suis rendu compte que Jane comprenait deux choses à propos de ce qu’elle avait traversé. Elle avait le sentiment dominant qu’elle « méritait les abus » - évidemment elle était coupable des abus auxquels elle avait été soumise. Mais il y avait aussi une compréhension secondaire et assez mince qui était présente dans ses expressions à propos du trauma qui avait fondé le contexte de sa vie d’enfant et de jeune femme – une compréhension que ce qu’on lui avait fait était mal. C’est cette compréhension secondaire qui a particulièrement attiré mon attention, et je lui en ai demandé l’histoire, et à quoi cette compréhension pouvait bien s’adresser. Après quelques discussion, Jane et Sue ont conclu que cette compréhension était façonnée par un certain degré de conscience concernant la nature de l’injustice, mais que cette conscience était insignifiante au regard du sentiment de culpabilité et de honte personnelle que Jane éprouvait.

J’étais curieux de savoir ce qui était absent mais implicite dans cette façon de discerner l’injustice, et en réponse à cela j’ai commencé à poser des questions : « bien que vous vous blâmiez presque de ce qu’on vous a fait subir, et que vous croyiez que vous l’aviez mérité, je comprends que vous n’avez jamais totalement perdu de vue le fait que c’était aussi une injustice. Est-ce que ça vous irait si je vous posais quelques questions sur comment vous en êtes arrivée à réaliser que c’était une injustice ? », « et comment avez-vous réussi à vous accrocher à cette compréhension malgré tout ce qui venait la dénier ? ». Poursuivre sur cette ligne était acceptable pour Jane, et nous nous sommes trouvés rapidement dans une conversation concernant ce que cela disait de ce pour quoi elle avait tenu bon durant toutes ces années de sa vie, et de ce qu’elle avait fait qui reflétait sa position au sujet de la « justice ». Nous avons identifié cette façon de tenir bon pour la justice comme ce qui était absent mais implicite dans la manière dont Jane discernait l’injustice.

La conversation s’est tournée vers un traçage plus complet de la trajectoire de cette façon de tenir bon pour la justice dans l’histoire de la vie de Jane. En réponse aux questions suivantes, Jane et Sue ont commencé à identifier bien d’autres manifestations de cette façon de tenir bon pour la justice, et qui n’étaient pas seulement liées à la survie de Jane, mais aussi à sa capacité à percevoir les injustices faites aux autres, la façon dont elle pouvait s’en indigner, et son souhait de faire quelque chose qui produise une différence dans le monde. Durant cette conversation, il y eut des occasions de s’engager dans une re-lecture de ce qui avait été interprété par d’autres comme un comportement passif/agressif et hostile/dépendant de la part de Jane. Je me suis demandé ouvertement comment ces actes pourraient être compris à la lueur de sa position au sujet de la justice. En réponse à cela, Sue d’abord, bientôt rejointe par Jane, ont commencé à les présenter comme des actes de subversion inspirés par la position de Jane au sujet de la justice ; des actes de subversion dans une série de contextes où il y avait une substantielle inégalité de pouvoir et dans lesquels un défi direct et ouvert à toute action injuste ou abusive obtiendrait selon toute vraisemblance des réponses en termes de rétributions. Durant notre entretien, la façon dont Jane tenait bon pour la justice fut décrit plus richement - pour la première fois, elle reconnaissait cela comme un « engagement » et une « passion », et d’après Sue « peut être même une vocation » dans la vie de Jane. Comme notre entretien touchait à sa fin, j’ai demandé à Jane comment elle se sentait. Elle a dit qu’elle était surprise de ne pas se sentir mal. Et oui, ça l’intéressait de revenir.

Au début de la rencontre suivante, nous avons eu une conversation concernant les circonstances historiques qui avaient alimenté la façon dont Jane pouvait apprécier la justice, ce qui lui avait fourni les conditions pour qu’elle puisse discerner l’injustice. En réfléchissant à cela, Jane réalisa soudainement quelque chose qui impliquait Sue – il y avait eu entre elles une connaissance non dite en matière d’équité et d’inéquité. Et aussi, il y avait eu une forme de reconnaissance et de réprobation au sujet de ce qu’elles avaient subi des autres. Cela non plus n’avait pas été directement dit dans l’histoire de leur connexion mutuelle, mais s’était exprimé dans beaucoup de leurs jeux communs. Sue a confirmé cela en parlant de certaines particularités dans leurs jeux et des thèmes qui y figuraient. C’est apparu comme une découverte étincelante pour toutes les deux. Durant les explorations ultérieures concernant l’histoire de leur engagement partagé en faveur de la justice, Sue a aussi cité un roman qu’elle et Jane s’étaient passé quand elles étaient enfants. Le personnage central de ce roman était une héroïne qui possédait une conscience forte de ce qui était équitable et de ce qui ne l’était pas, et dont les actes exprimaient fortement cette conscience. Elles décidèrent d’obtenir un exemplaire de ce roman et de le lire ensemble.

J’avais présenté à Jane et Sue la possibilité d’organiser la troisième réunion en la structurant comme une cérémonie définitionnelle, qui intégrerait la participation d’un groupe de témoins extérieurs (White, 1999). Je leur ai décrit cette possibilité, et j’ai répondu aux questions de Jane et Sue la concernant. Quoiqu’elles aient ressenti quelque appréhension devant cette proposition, elles ont toutes les deux pensé que ça valait le coup d’essayer. Avant d’organiser ça, j’ai suggéré que ça pourrait être une bonne idée pour elles de parler avec des personnes qui s’étaient trouvées au centre de ce genre de cérémonie. J’ai arrangé ça, et en retour, Sue m’a appelé pour confirmer leur décision de poursuivre dans cette idée. Le groupe de témoins extérieurs qui était présent à cette troisième réunion était composé de personnes travaillant dans les champs sanitaires/sociaux/de l’accompagnement et qui participaient à un séminaire de thérapie narrative intensif durant une semaine au Dulwich Centre. Pendant la première partie de cette réunion, Jane et Sue ont entamé le récit de ce qu’elles considéraient être les aspects les plus significatifs de la vie de Jane, en mettant considérablement l’accent sur la version alternative de l’identité de Jane qu’elles avaient fortement illustrée durant nos conversations thérapeutiques, et dans le récit d’un résumé de leur camaraderie, des expériences qui avaient contribué à leur faire discerner l’injustice, et des récents développements de leurs vies et de leurs connexions mutuelles. En réponse à cela, la re-narration du groupe des témoins extérieurs a puissamment authentifié les nombreuses affirmations que Jane et Sue avaient exprimées concernant leur identité. En plus de cela, en écoutant deux ou trois membres du groupe des témoins extérieurs parler des considérations et apprentissages nouveaux qu’ils pouvaient tirer de cette réunion pour leur travail avec d’autres personnes qui avaient traversé des expériences comparables à celle de Jane, et des possibilités que cela pourrait ouvrir pour ces personnes, Jane s’est exclamée : « pour la première fois de ma vie, je ressens que tout ce que j’ai subi, je ne l’ai pas subi pour rien ! ». Quelqu’un dans le groupe a poursuivi cela et a co-construit, avec une personne venue le consulter par la suite, une lettre à l’intention de Jane qui fournissait des détails spécifiques sur la façon dont ce qu’elle avait exprimé avait exercé une influence positive sur le cours de leurs conversations thérapeutiques, et avait également offert de nouvelles options à cette personne pour rompre avec la maltraitance de soi.

Au cours de plusieurs des entretiens suivants, dont deux furent également organisés sur le mode de la cérémonie définitionnelle, Jane a dirigé sa vie dans une orientation qui était beaucoup plus en ligne avec ce qu’elle appréciait et dont elle avait décidé que cela représenterait ses buts préférés dans la vie. La maltraitance de soi ne figurait pas dans cette orientation.

 

 Conclusion 

 

J’ai pris cet espace pour discuter certaines des implications de la notion suivant laquelle ce qui s’exprime au sujet de la vie est associé à une forme de discernement qui repose sur l’absent mais implicite- c'est-à-dire, sur les signes ou descriptions inexprimés qui fournissent les conditions qui rendent possible cette forme de discernement. Et cependant, à la fin de cet article je reste avec le sentiment que, par rapport à ce que cela implique, ce que j’ai décrit ne représente qu’une partie des possibilités associées à cette notion. Je pense que les conversations thérapeutiques qui sont alimentées par cette notion n’ont pas de limite. Imaginez par exemple, des investigations ultérieures concernant ce qui avait permis à la mère et la sœur de Julie de discerner la reconnaissance et de lui accorder au moins une certaine valeur (cela a été substantiellement repris par la suite durant mes rencontres avec Julie et sa sœur), au receveur de discerner l’inclusion et de lui conférer un sens qui en faisait un privilège spécial, et à l’auteur du livre de Jane et Sue d’exprimer comment il discernait l’injustice.

J’espère que vous, lecteur, pourrez apporter des idées supplémentaires pour mener des conversations thérapeutiques qui soient alimentées par cette idée que les expressions qui expriment la vie des gens sont associées avec des modes de discernement qui reposent sur l’absent mais implicite. Et maintenant il est temps pour moi de me retirer. 


[1] Cet article a été présenté à la Narrative Therapy and Community Work Conference, Adelaide, février 1999

 

Puissance Six. Philip Harland

  

Extracts from Philip Harland's book 'The Power of Six, A Six Part Guide to Self Knowledge', Wayfinder Press 2009, translated by Béatrice Dameron in consultation with the author.  Except for brief quotations for articles or review, all rights in this translation are reserved. Any further use is subject to the approval of the author and the translator. The book is available in English via www.powersofsix.com, www.amazon.com, www.amazon.fr, www.amazon.co.uk and bookshops.
Extraits du livre de Philip Harland "The Power of Six, A Six Part Guide to Self Knowledge", Wayfinder Press, 2009, traduit par Béatrice Dameron en collaboration avec l'auteur. Tous droits de traduction réservés, sauf pour de brèves citations dans des articles ou des revues. Tout autre usage est soumis à l'approbation de l'auteur et du traducteur. Le livre est disponible en Anglais sur www.powersofsix.com, www.amazon.com, www.amazon.fr, www.amazon.co.uk et en librairie.

Un grand merci à Philip Harland pour m'avoir permis de traduire et publier ici les premières pages de son livre passionnant "Puissance Six" (titre français provisoire), publié en Angleterre sous le titre "Power of Six -a Six Part Guide to Self Knowledge". Les thérapeutes et coaches trouveront ici les prémisces d'une approche non influente inédite en France, utilisable en travail personnel ou en entreprise, avec des individus ou des groupes. Les praticiens narratifs s'étonneront aussi des similitudes entre la pensée, la vie et le destin de David Grove, le créateur de l'approche Clean, et ceux de Michael White, la référence en matière Narrative.

 Philip Harland est psychothérapeute, spécialisé en Clean Language ; il a remporté des prix en tant qu’auteur et réalisateur pour le cinéma, la télévision et le théâtre. C’est une autorité éminente dans le domaine de l’Emergence Cognitive et de la Puissance de Six, et il a travaillé durant de nombreuses années avec le créateur de cette approche, le thérapeute innovant et hautement estimé David Grove. Ils ont travaillé en co facilitation avec des clients et ont animé ensemble des séminaires en Grande Bretagne, France, et Nouvelle Zélande.
Pour en savoir davantage, vous pouvez visiter
www.powerofsix.com, ou adresser un e mail à  Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
 

 

La Puissance Six 

Les Polynésiens disaient que vous pouviez reconnaître un Navigateur à ses yeux injectés de sang. Pendant la plus grande partie de la traversée, il devait rester éveillé, recourant en permanence à ses pouvoirs hautement développés en matière de mémoire et de calcul mental pour combiner la route du Waka. David Grove, qui était d’ascendance partiellement maorie, partiellement européenne, séjournait avec moi à Londres fin 2006 et travaillait comme à son habitude tard dans la nuit. Un matin, il est descendu pour le petit déjeuner avec les yeux seulement légèrement injectés de sang, et a demandé de cette façon trompeusement douce qui était la sienne si je consacrerais du temps avec lui  à ses derniers travaux sur l’Emergence Cognitive, et oh, tant qu’à faire, si j’écrirais un livre là-dessus. J’ai dit pas question, David, je suis bien trop occupé avec ce que j’écris sur les travaux antérieurs concernant le Clean Language et les Métaphores.

 

Trois semaines plus tard, nous partagions le sommet d’une montagne à North Island, Nouvelle Zélande, entourés par des agapanthes d’un bleu électrique, et planifiant le livre en détails, dirigeant un centre thérapeutique à Auckland pour recueillir un matériau d’histoires de cas, et faisant de longues promenades le soir. C’était une période intense, productive et heureuse. Ensuite, je suis allé à Melbourne pour voir mon fils et commencer à écrire, et David s’est envolé pour le Missouri, Paris, et Liverpool pour prendre en charge davantage de séminaires et de réunions en salon. De retour à Londres, j’ai déroulé la Puissance Six avec mes clients, David m’a envoyé par mail encore et encore des idées pour en sortir, et en octobre 2007, nous nous sommes retrouvés en France pour revoir un premier jet. C’était la dernière fois que je le voyais. Il est mort subitement aux Etats-Unis en janvier 2008.

 

David Grove a créé ce que je crois être le travail le plus innovant en psychothérapie depuis Sigmund Freud et a utilisé la métaphore thérapeutique de la façon la plus féconde depuis Carl Jung. Il est présent à chaque page de ce livre, qui est dédié à son extraordinaire, profonde, et inébranlable dévotion à ses clients ; au plaisir que lui procuraient les blagues, les calembours, les jeux de mots[1], et les approximations de langage ; à son inépuisable enthousiasme pour l’innovation et l’expérimentation ; et à ses innombrables petites surprises, défis, et gentillesses. David est mort jeune, mais il avait toujours été en avance sur son temps. Et c’est possible qu’après avoir développé, non pas une, mais six méthodes thérapeutiques innovantes, il ait senti  qu’il en avait fait assez pour six temps de vie, et qu’il pouvait maintenant laisser émerger ce qui devait émerger de leurs interactions et itérations comme cela viendrait.


 

Introduction

Faites connaissance avec mes six petits amis. Ils peuvent être les vôtres aussi. David Grove

 

J’allais appeler ce livre Le Guide du Routard pour l’Univers de Six. J’avais été pris en stop par un pionnier de génie, et je m’attendais à ce qu’il conduise la plupart du temps. Mais David Grove avait une intelligence spéciale qui consistait à donner ce qu’il savait aux autres pour qu’ils le transmettent, et c’est le sujet de ce livre. Je vous propose un voyage inédit, impulsé par Grove, piloté par moi, dans lequel le véhicule, l’énergie, et la direction seront, j’ai confiance, entièrement vôtres.

 

Pourquoi devriez-vous lire ce livre ? Parce que les mots, chacun des moindres, peuvent avoir sur le cerveau un effet aussi puissant qu’une drogue, et si vous voulez utiliser le langage pour aider les gens sans risquer de leur faire du mal, vous trouverez beaucoup de choses nouvelles ici. Durant le processus, vous apprendrez beaucoup sur la psychologie et l’aspect pratique, étape par étape, du changement. Si vous êtes coach, consultant, professionnel de santé, psychologue, psychothérapeute, enseignant ou formateur, vous apprendrez comment faire avancer vos clients avec davantage de facilité et de sécurité. Ils travailleront au travers de leurs traumas sans être retraumatisés. Ils trouveront un chemin au travers des forêts de leur confusion vraiment très rapidement et à la fin de la journée, ils se trouveront en possession de leur propre processus, de façon significative et pertinente. Ils se soigneront eux-mêmes. Résultat, vous trouverez votre travail moins épuisant. Vous finirez la journée dans un état plus relaxé, parce que vous n’aurez pas été, pour citer un collègue psychanalyste « coincé dans le transfert toute la journée ».

 

Le transfert est le fait de rediriger vers une personne des émotions inconsciemment conservées depuis l’enfance. Le terme est habituellement employé quand un patient les redirige vers son thérapeute, ce qui se produit aussi inversement en retour. Cela peut être gênant et épuisant pour les deux parties. Le processus décrit dans ce livre réduit considérablement le transfert et ce que l’on appelle le contre transfert, parce qu’il concentre l’attention des deux parties sur la relation du client avec ses propres informations, et non sur sa relation avec le thérapeute ou le coach. En facilitant ce processus, vous conduirez votre client à travers le contenu de ses problèmes jusqu’à leur structure et au-delà de leur structure jusqu’à leur solution. Et vous vous serez aidés d’un jeu de questions simples mais puissantes. « Six petits amis », comme Grove les appelait. Les nombres auront fait l’essentiel du travail pour vous.

Qu’est ce qui me qualifie pour être votre guide ? Avant de devenir psychothérapeute, j’ai étudié l’architecture et la loi militaire, et j’ai travaillé pour le théâtre, le cinéma, et à la télévision. Pas une voie évidente, pourriez vous penser, mais cela m’a apporté trois choses ensemble. Etudier la construction m’a appris qu’on ne pouvait construire quoi que ce soit d’une valeur pérenne qu’à partir du sol –en s’intéressant du début à la fin aux besoins de l’utilisateur plutôt qu’à ceux du concepteur. En tant qu’officier en charge de l’accusation et de la défense en cour martiale durant mon service militaire, j’ai appris à la fois le pouvoir de manipulation et de guérison des mots. Le langage pouvait faire emprisonner des gens, mais il pouvait aussi les faire libérer. Et en écrivant et en dirigeant des œuvres de fiction et des documentaires, j’ai appris l’importance des débuts et des fins, et de ce qui arrive entre les deux. Le début de n’importe quelle œuvre dramatique –film, pièce de théâtre, affaire à plaider, processus thérapeutique- est vital pour établir la légitimité de ce qui arrive ensuite. Et la fin –le message, la résolution- bien qu’elle puisse être inattendue, surprenante même, doit être vraie en considération de tout ce qui l’a précédée.

 

C’est seulement quand j’ai décidé que les vraies vies étaient plus intéressantes que la fiction, et que j’ai découvert que les sentiments et problèmes humains, de la même façon que les cathédrales, les cottages, le Queen’s Regulations[2] et les films, avaient une structure, que j’ai envisagé de devenir psychothérapeute. Je voulais réécrire les interminables conflits et paradoxes de l’existence humaine. Je voulais utiliser le langage pour guérir ou soulager le malheur humain. Alors qu’une partie de moi croyait que nous faisions le mieux que nous pouvions avec ce que nous avions, une autre partie me disait que la plupart d’entre nous pouvaient faire mieux.

 

En premier lieu, je devais trouver ce que cela signifiait d’être client, parce que je ne me connaissais pas assez bien moi-même pour être de la moindre utilité aux autres. Comme la plupart des gens issus de familles dysfonctionnelles, je me trouvais reproduire des modèles erratiques que je n’aurais pu comprendre même si ma vie en avait dépendu, et j’éprouvais quelques difficultés à m’en sortir par moi-même. J’ai fait trois ans d’analyse jungienne et me suis formé ensuite à des modèles de thérapie analytique, humaniste, ainsi que comportementale et cognitive. Mais aucune de ces façons de pratiquer la thérapie ne m’a donné envie de devenir thérapeute. Elles étaient –sont- sans exception, interprétatives. Elles traduisent le sens de l’expérience du client au moyen de leurs propres métaphores, et ensuite tentent de réécrire l’original afin de l’adapter à la traduction. Au mieux, c’est fait ouvertement, avec le consentement du client, mais pour la plus grande part, c’est fait sans y penser, et au pire subrepticement. La balance du pouvoir penche massivement en faveur du thérapeute comme source principale de savoir et d’autorité, et cela me parait politiquement, pragmatiquement, et moralement mauvais.

Ensuite j’ai découvert la Programmation Neuro Linguistique (PNL), et une approche de la communication humaine et du changement qui découlait davantage de notre expérience réelle que d’une théorie généralisante. La PNL possédait une méthodologie qui reposait sur, ah encore elle, la façon dont nous construisons nos perceptions subjectives. Quand les sentiments étaient embrouillés, ce qu’ils étaient souvent, et que la traversée devenait mouvementée, comme c’était souvent le cas, la structure était quelque chose à quoi je pouvais me raccrocher, comme aux mains courantes du ferry durant la traversée du Channel. J’avais la qualification de Maitre Praticien, mais me trouvais toujours devoir halluciner ce dont mes clients avaient besoin pour résoudre ce que j’imaginais être leurs problèmes. Ca n’allait pas. Je ne savais pas mieux. Aucun thérapeute ne le peut. Le client sait mieux. Mais les clients ne savent pas toujours comment mettre au jour et extraire le savoir dont ils ont besoin. Où était la clé de cette réserve subliminale ? Comment faciliter le fait que les personnes la trouvent elles mêmes ?

 

En 1995, la synchronicité m’a amené dans un atelier expérimental de « Clean Language[3] » animé par James Lawley et Penny Tompkins, qui commençaient juste à appliquer leurs compétences en modélisation PNL aux travaux d’un thérapeute itinérant du nom de David Grove. Là au moins il y avait des principes de non-interprétation qui reflétaient les miens, une méthodologie qui était congruente et reproductible, et une approche simple, non doctrinaire, centrée sur l’information du client, pour travailler avec les gens. Aucune accréditation externe n’était requise pour pratiquer. La philosophie du Clean était sa propre justification.

 

Les thérapies traditionnelles se sont toujours centrées sur la relation entre le thérapeute et le client : explicitement dans le cas des approches « centrées sur le client » et « humanistes », et implicitement dans le cas de la psychanalyse et de ses héritiers et successeurs. En réalité, les modèles analytiques me paraissent particulièrement centrés sur la relation, attirant l’attention sur les sentiments d’attraction, colère, haine, dépendance et ainsi de suite que le client peut éprouver à l’égard du thérapeute, et vice versa. Les interpréter et les confronter implique que les parties communiquent dans un langage quotidien qui peut être trop ouvert aux présomptions et ouvrir la possibilité à de trop nombreux écarts de compréhension entre eux. Les gens peuvent se trouver en thérapie pendant des années, et seuls ceux qui sont relativement à l’aise peuvent se le permettre. Pendant ce temps, les professionnels de santé sont obligés de traiter les problèmes psychologiques de leurs patients comme des déficits comportementaux ou chimiques, et de gérer leurs symptômes avec des techniques cognitives et des drogues régulatrices de l’humeur plutôt qu’avec des thérapies auto régénérantes. Résultat, les modèles sous jacents qui maintiennent les problèmes en place demeurent largement non résolus et les patients se trouvent de nouveau sur liste d’attente quand les symptômes resurgissent –ce qu’ils font souvent, et même régulièrement.

 

La thérapie Grovienne réduit considérablement la dépendance du client à l’égard du thérapeute. Il y a une division du travail entre le faciliteur et la personne qui lui répond qui fait écho à l’alliance socratique. Mais là où Socrate met l’accent sur la relation de son élève avec ce qu’il aime appeler la vérité, Grove conduit l’attention de ses clients sur leur relation à eux-mêmes. Socrate jouait un rôle majeur dans la déconstruction des faux raisonnements de ses élèves avant de leur permettre de partager l’initiative dans une deuxième phase de reconstruction. La manière Grovienne facilite la prise de responsabilité du client dans les deux phases. Dans l’un des dialogues de Platon, le Théétète, Socrate se décrit comme une sage femme en des points très semblables à la manière que Grove utilisera deux millénaires plus tard. En effet, Socrate dit :

 

De la même façon que la sage femme, c’est ainsi que je ne peux moi-même donner naissance à la vérité… et bien que je questionne les autres, je ne peux moi-même rien apporter à la lumière, car il n’y a pas de sagesse en moi. Les nombreuses vérités admirables auxquelles ceux qui me répondent donnent naissance ont été découvertes par eux-mêmes de l’intérieur.

 

« Mid[4] » est une préposition de l’Anglais Ancien qui signifiait « avec ». Le rôle d’une bonne sage femme est d’être avec la mère durant la grossesse et la naissance de l’enfant, pas de la diriger. Socrate comme Grove prétendaient accompagner plutôt que conduire leurs interlocuteurs durant la gestation et la délivrance, mais le modèle précis de procédure de questionnement que Grove a développé dans les années quatre vingts et quatre vingt dix, le Clean Language, encourageaient les clients à assumer largement la plus grande partie du travail. Le Clean Language parle aux métaphores visuelles, auditives, et kinesthésiques que les gens utilisent pour décrire leurs problèmes –« nuage noir », « cri du cœur », « nœud à l’estomac », et ainsi de suite. Quand elles sont traitées comme des messages codés émanant de l’inconscient et questionnées sans interprétation ni interférence, le client est invariablement conduit à un « enfant intérieur » blessé, emprisonné, ou victime d’abus, et ramené ensuite à un état antérieur « premier »[5] et joyeux. Une récupération ou une ressource curative est recherchée dans la cosmologie antérieure et mise en avant pour dissiper le problème du jour présent. Des années de thérapie sont ramenées à des mois, les mois à des semaines.

 

Grove, Tompkins, et Lawley ont animé leurs premières formations communes en Clean Language et Métaphore Thérapeutique en Grande Bretagne en 1996. Quelques uns des participants ont été invités à se joindre à un groupe de développement pour mettre ces idées à l’essai, diffuser le modèle, jouer avec les questions clés du clean et les tester. Une question en particulier revenait régulièrement durant nos recherches : « D’où peut bien venir un état ou sentiment chez un client ? » La réponse des clients à cette question les renvoyait invariablement à une époque passée ; pourtant les bases de la physique nous apprennent que le temps et l’espace sont inséparables. Une information qui occupait un créneau dans le temps devait avoir un équivalent spatial. L’utilisation de l’espace comme une ressource présente a émergé. Nous avons commencé à nous lever de nos chaises. C’était quelque chose que les thérapeutes Gestaltistes et spécialisés en psychodrame faisaient faire à leurs clients depuis des années, mais l’idée de faire un protagoniste de l’espace lui-même et d’obliger le thérapeute à bouger lui aussi était tout à fait nouvelle. Et ce qui est arrivé, c’est que nos perceptions arrêtées au sujet de la thérapie comme dialogue entre un thérapeute et un client qui obéirait à des règles de conversation, ont changé rapidement et drastiquement. Le thérapeute, consultant, coach « clean » est devenu un faciliteur, qui laissait le client libre de chercher une position physique qui corresponde aux espaces mentaux contenant ce qui avait jusque là paru des informations inaccessibles ou ardues à traiter. La technique qui a été connue sous le nom de « Clean Space[6] » a évolué le long du Clean Language. L’espace n’était plus un lieu vide. Il possédait en propre des propriétés et des particularités. L’espace physique est devenu psycho actif et la thérapie a pris une nouvelle dimension.

 

Le concept d’ « émergence » ré émergeait comme une science de plein droit à cette époque. Le théoricien des systèmes Jeffrey Goldstein définissait l’émergence comme « la survenue de structures, modèles et propriétés nouveaux et cohérents au cours des processus d’auto  organisation au sein des systèmes complexes ». Dans un article datant de 1997, « Modélisation Symbolique : une vue d’ensemble » Lawley et Tompkins écrivaient :

 

« Suivant la « théorie des systèmes auto organisateurs », à un certain niveau de complexité, un système va naturellement se réorganiser… et c’est grâce à une conscience plus élevée de nos propres schémas que de nouveaux niveaux de complexité peuvent émerger. En d’autres termes, le système commence à s’auto corriger. »

 

Ils auraient pu aussi bien dire, « les clients commencent à faire leur propre thérapie ». Grove commençait à se demander si le thérapeute pouvait encore être un peu plus sorti en douceur de l’équation. Il suggérait que les espaces riches d’informations que les clients découvraient  durant un processus de Clean Space pouvaient fonctionner en réseau entre eux et que de leur auto organisation de nouvelles connaissances émergeraient. D’ici là il y avait une petite étape, bien que maintenant cela paraisse plutôt un saut quantique, pour appliquer le principe d’itération scientifique à la guérison des systèmes mentaux. Dans le processus d’Auto Emergence Cognitive du Pouvoir de Six, la répétition d’une simple question conduit un algorithme de changement qui déclenche une restructuration de la vision personnelle du monde chez le client, dans laquelle le vieux matériel –peur, honte, culpabilité, et ainsi de suite- se réorganise sous des formes plus faciles à gérer, et dans certains cas, cesse complètement d’exister.

 

Il y a des moments passionnants. Et aussi des espaces. La Puissance Six est votre guide dans cet univers du soi. Il présente un contenant, une prescription, une formule si simple que même moi je peux la suivre. Mon intention n’est pas seulement que vous connaissiez la formule, mais que vous puissiez rentrer dans le cadre mental de quelqu’un qui l’utilise pour faire des choses nouvelles. Aucune formule n’a jamais eu le dernier mot sur un sujet. Même E=mc² ne dit pas tout sur l’équivalence masse-énergie et la nature de la réalité. Pour comprendre les procédures conventionnelles en vue d’une meilleure connaissance de soi et auto réorganisation que vous trouverez dans ces pages, vous n’avez pas besoin d’avoir la moindre base en physique ni en maths, je le promets, mais si j’ai jamais été convaincu de quelque chose quand je faisais les recherches pour ce livre, et contre tous mes préjugés d’écolier, c’est que les mathématiques, pures et appliquées, déterminent et conditionnent le cosmos et tout ce qui lui appartient, y compris vous et moi. Dans cette idée, je vous presse d’étreindre les nombres. Six nouveaux amis seront vos compagnons –parfois amicaux et parfois étranges, comme peuvent l’être les amis- durant une traversée extraordinaire.


 

Première partie La Puissance Six

Chapitre 1

Le Salon de Paris 

Nous voici au centre de la ville par une journée ensoleillée de septembre, prenant le petit ascenseur à miroir à dorures jusqu’à un appartement au sixième étage avec vue sur les toits d’un des élégants boulevards fin de siècle[7] du baron Haussmann. David Grove va présenter ses dernières découvertes en Emergence Cognitive et Puissance Six à un des salons Clean Language organisés par Jennifer de Gandt, et je m’apprête à prendre des notes pour ce livre. Les principes et processus de ce nouveau travail représentent un développement logique du Clean Language et du Clean Space, et en même temps un bond en avant grotesque, non quantifiable. « Si à première vue une idée n’est pas absurde », disait Einstein, « alors, il n’y a pas d’espoir pour elle ». La Puissance Six remplit parfaitement cette condition, qui est en fait l’un des éléments qui m’attirent chez lui.

 

Aujourd’hui, nous avons le privilège de faire la connaissance de six femmes engagées et accomplies : Noémie, Lynn, Laetitia, Monika, Anna et Thérèse : coach professionnelle, thérapeute du mouvement, directrice de l’information, consultante, cadre et biologiste marine. Une ou deux sont dans la trentaine, les autres dans la quarantaine ou la cinquantaine. Elles sont françaises, anglaise, polonaise, et allemande. Curieuses, vives, elles se demandent probablement dans quoi elles se sont lancées.

 

Plutôt que de leur faire une dissertation ou des les mettre à travailler deux par deux, David invite le groupe à s’embarquer ensemble dans le processus. (Vous trouverez des exemples de travaux deux par deux dans les chapitres qui suivent ; les questions varient légèrement, mais les principes sont les mêmes). Il demande d’abord aux participantes :

Choisissez le format de papier que vous souhaitez.

Trouvez un espace où vous souhaiteriez travailler.

Ecrivez ou dessinez quelque chose sur quoi vous souhaiteriez travailler. 

Il y a un bourdonnement cordial de conversations tandis que les femmes choisissent papier et stylos, bougent dans la pièce, comparent leurs notes, continuent les conversations commencées auparavant. Monika se retrouve assise droite devant une table, de façon un peu formelle. Noémie, calme et polie, est assise sur un canapé, Lynn, qui sourit tout du long, s’est installée confortablement par terre, entourée de coussins. Ce que chacune d’elles a fait, c’est choisir un endroit et une posture intuitivement reliés à quelque chose qui se passe actuellement pour elles et qu’elles voudraient changer. La première question de David se réfère à ce qu’elles ont écrit ou dessiné :

Qu’est ce qui pourrait se passer d’autre là ? 

Un silence s’installe. C’est une question inhabituelle. Les gens réfléchissent. Ecrivent. Laetitia fait un petit dessin d’une silhouette derrière un grand point d’interrogation et qui regarde à travers lui.

La seconde question est tout aussi inattendue. C’est virtuellement la même :

Et qu’est ce qui pourrait se passer d’autre là ? 

Chacune ajoute quelque chose à ce qu’elle a écrit ou dessiné. La seule voix que l’on entende maintenant est celle de David, à quelques instants d’intervalle, posant tranquillement la même question de cette voix douce mais affirmée, originaire des antipodes et atlantiquement nuancée qui est la sienne. Une troisième fois :

Et qu’est ce qui pourrait se passer d’autre là ? 

Ce début en « et » produit plusieurs effets. Il induit un état de transe légère qui maintient les distractions extérieures à distance et aide le client à se concentrer sur ce qui se passe pour lui à l’intérieur. Il crée un élan familier qui encourage l’information à apparaître dans un climat de sécurité et de protection. Et il maintient une attente rhétorique : quelque chose peut toujours être ajouté à ce qui a déjà été exprimé.

Une quatrième question, la même :

Et qu’est ce qui pourrait se passer d’autre là ? 

Une cinquième. Après la sixième, la question change :

 Et maintenant qu’est ce que cette phrase ou ce dessin sait ? 

Une question qui ne vise pas seulement ce que la phrase ou le dessin savent, bien sûr, mais ce que la personne qui en est l’auteur sait à leur propos. Certaines personnes pensent que l’exercice est fini. En fait, il vient juste de commencer. Une autre question inaugure un deuxième tour :

Est-ce qu’il y a un autre endroit qui voudrait que vous veniez à lui ? 

Quand nous travaillions en Grande Bretagne et en Nouvelle Zélande plus tôt dans l’année, nous avions l’habitude d’inviter les clients à « trouver un autre espace », ou de leur demander s’il y avait : « un autre espace où vous souhaiteriez aller ». Depuis que nous travaillions en France et jouions avec les traductions (« Y a-t-il un autre espace où vous souhaitez aller ? », etc.), deux choses étaient arrivées. David a réalisé que le sens de l’espace d’un client peut être plus subtil –un changement de position peut être aussi parlant qu’un changement d’ensemble –et il a remarqué que le temps passé à trouver le bon espace peut être considérablement réduit si l’espace est encouragé à choisir le client plutôt que l’inverse.

 

Se déplacer vers un nouvel espace conduit le client hors de son enchevêtrement actuel avec le problème, de la même façon que le fait de l’inviter à poser le problème sur un papier. Pour répondre, le client est obligé de se projeter mentalement dans un espace qui ne peut l’aider à ce moment là, mais qui peut être, ou devenir rapidement « psycho actif ». Il détient des informations qui peuvent potentiellement induire des changements subtils dans la chimie du cerveau, et des effets profonds sur les perceptions, la conscience et le comportement.

 

En réponse à cette question, Laetitia reste où elle est ; Noémie se lève du canapé et se dirige vers une fenêtre ; Thérèse, qui parait mal à son aise, se rapproche de la porte ; Lynn et Anna restent où elles sont, mais changent de position. Un espace est le bon espace quand le client devient conscient d’une différence, souvent légère, toujours significative, dans son expérience subjective quand il bouge.

 

Les gens parlent d’être « attirés » vers un coin, vers un rai de lumière, une fenêtre, une certaine chaise. Ils pourraient faire l’expérience d’un éclat, d’un vacillement de reconnaissance au-delà des mots. Faire un pas, faire un tour, se décaler de quelques centimètres dans une direction ou une autre peut faire toute la différence. Tout à coup le monde intérieur ne fait qu’un avec le monde extérieur. Quand elles sont toutes installées, David pose la même question :

Et qu’est ce qui pourrait se passer d’autre là ? 

De nouveau, la même question est posée six fois, avec une pause entre chaque. L’appartement est étrangement silencieux maintenant. A la fin du tour, il y a un moment ou deux pour que les gens réfléchissent, et ensuite une invitation à bouger de nouveau ou rester là où on est, suivi d’un autre tour de six. Nous continuons comme ça pendant trois ou quatre heures, et comme ça se passe en France, il y a une pause convenable pour le déjeuner.

A la fin du sixième et dernier tour, je demande aux participantes d’échanger sur ce qui s’est passé pour elles. Est-ce qu’il y a une différence entre ce qu’elles savaient au début et ce qu’elles savent maintenant ?

 

LAETITIA – Gracieuse, simple, apparemment à l’aise avec elle-même – me surprend en parlant de réactions allergiques à certains aliments qui ont affecté sa vie très rudement :

 J’ai été très factuelle dans ce que j’ai écrit au début – à propos de ce que les médecins répètent au sujet de mon cœur qui pourrait ne pas tenir le coup la prochaine fois que j’aurai un choc, ce qui est dangereux et tout à fait effrayant…- Et la dernière chose que j’ai écrite, c’est que je peux faire quelque chose à ce sujet. C’est un signal que quelque chose va mal. Il faut que j’écoute ce signal. La nourriture c’est juste son habillage. J’ai appris que mon allergie est une forme de déni. Je suis dans le déni à son sujet, et alors, j’ai un choc. Donc ça a à voir avec des questions adressées à moi-même. Ca me conduit à savoir quelque chose à mon propre sujet. Fondamentalement, j’ai le choix maintenant. Et je sais que j’ai le choix. 

Les italiques sont de moi. Ils soulignent ce qui se passe dans un processus d’Emergence Cognitive. Pas de surprise là : la connaissance nouvelle émerge. Je pense qu’à un certain niveau nous avons déjà cette information et que la Puissance Six nous permet de la redécouvrir. Grove aime appeler ça « une re-connaissance » par le client. En voici bientôt davantage.

 

NOEMIE – s’est penchée sur les problèmes compliqués qu’elle a avec son fils au sujet du travail à la maison. Noémie est une coach professionnelle sereine de 51 ans qui parle d’une voix égale et douce, mais maintenant il y a une coloration et de la surprise dans sa voix. Je l’interroge sur la différence entre sa réponse à la première question et sa réponse à la dernière.

 La différence à la fin était extraordinaire, extraordinaire ! Ma première constatation reposait sur l’idée d’être une mauvaise mère. J’ai rempli des pages avec les choses que je voudrais donner à mon fils, sans pouvoir le faire. Et en arrivant à la sixième, je savais que je pouvais de temps en temps faire des erreurs, et alors ? Je peux trouver un autre espace où aller. Il y a des tas d’espaces. Là, je suis près de la fenêtre. C’est ma place, et je sais que c’est possible.[8] 

Quelques mois plus tard, Noémie me raconte que la situation à la maison a changé. Quand le sujet du travail à la maison est soulevé, elle se déplace vers « sa place ».

 

C’est l’espace où je suis moi-même. Dans cet espace, je peux me centrer sur le fils que j’aime et que je désire aider.

 

Ce mouvement lui permet de se voir elle, ainsi que son fils et le travail à la maison sous un jour différent. Ce n’est pas un mouvement drastique, mais son effet est considérable.

 

C’est pour moi une sensation très différente. Dans l’autre espace, je jouais le rôle de quelqu’un d’autre. J’ai réalisé que c’était celui de ma mère ! Chaque fois qu’elle essayait de m’expliquer quelque chose, ça créait un blocage –est ce que c’est le bon mot ? Maintenant je me réfère directement à mon fils, et pas au travail à faire à la maison. Je peux m’émerveiller à son sujet. Et ce qui était devenu l’enfer est devenu très supportable et parfois même agréable.

 

Noémie continue en décrivant comment elle a intégré cet apprentissage à ses coachings en entreprise, en rendant ses clients capables de clarifier des nœuds émotionnels dans leur vie et au travail au moyen simple des six étapes pour trouver le bon espace psychique.

 

MONIKA prend son tour. Elle nous parle d’un problème de dos dont elle souffre depuis un accident d’escalade survenu quinze ans plus tôt. Monika, la quarantaine, est consultante en management ; son comportement chaleureux dément la gêne et la souffrance qu’elle endure la plupart du temps. Je réalise maintenant pourquoi elle est restée assise toute droite pendant la plus grande partie de la journée. Que sait-elle maintenant si elle compare avec ce qu’elle savait au début ? Sa réponse est mesurée, mais manifestement elle fait appel à des sentiments profondément ancrés en elle.

 

La déclaration que j’ai écrite pour commencer était fortement liée au fait de me débarrasser de ma douleur au dos. Je me suis trouvée concentrée sur des expériences du passé liées au fait de me débarrasser de ma tristesse au sujet du divorce de mes parents et de mon rôle dans la famille depuis ma première enfance, celui de médiateur.

 

Monika a été élevée dans les Alpes bavaroises près de la frontière autrichienne. Elle était fille unique et adorait son père qui était musicien, peintre, alpiniste et conteur d’histoires. Ils partageaient des rêves, jouaient et faisaient de l’escalade ensemble. La vie à la maison n’était pas si idyllique toutefois. Les relations entre ses parents étaient tendues, et Monika se trouvait souvent prendre le parti de son père :

 

D’une certaine façon, il me paraissait incompris de ma mère. Et pourtant j’ai dû comprendre un jour que mon père n’était pas si formidable. Il nous a laissées ma mère et moi pour vivre avec une autre femme. Et il s’est avéré qu’il en avait l’intention depuis des années auparavant, alors qu’il vivait deux relations en parallèle. Toutes ces années sont apparues tout à coup comme un mensonge. Toute la période durant laquelle je m’étais entremise, je l’avais défendu, me paraissait mauvaise.

 

A l’âge de vingt ans, Monika avait quitté l’Allemagne pour étudier en Angleterre et prendre de la distance par rapport au rôle qu’elle avait joué à la maison. Cinq ans plus tard, elle s’était installée en France, mais ce qu’elle appelait « l’ombre constante d’un passé non résolu » la suivait. Elle a entamé une psychothérapie. Et six mois plus tard, elle est retournée faire de l’escalade. Un accident s’est produit. Elle est tombée et s’est fracturé une vertèbre du bas.

 

Inutile de dire que la souffrance que je ressentais n’est pas passée après les soins physiques. J’en suis venue à croire que cet accident était une tentative plutôt lourde pour me débarrasser des vieux souvenirs de l’influence de mon père. Il est venu me voir quand j’étais alitée. Pour la première fois, je lui ai tout dit, et déclaré que je ne lui pardonnerais jamais. Mais durant les douze années de psychothérapie qui ont suivi, j’ai commencé à comprendre son importance dans ma vie – tout ce que j’avais commencé, toutes mes valeurs et mes croyances étaient influencées par lui.

Monika a décidé qu’il était temps pour elle : de cesser de recycler le passé, et de regarder devant elle, et aujourd’hui, elle utilise ce processus pour soutenir et renforcer cette décision. Et ce que Monika sait maintenant n’a rien à voir avec la douleur. Il s’agit de profiter de chaque moment de sa vie.

 A la fin des questions que David posait, je me suis tout à coup trouvée m’éloigner de mon passé. Je ne me focalisais plus sur la souffrance, j’étais totalement dans l’instant présent. Et maintenant, je suis dans : sentir les fleurs, observer les choses, utiliser tous mes sens. C’est très beau. Maintenant je suis confiante : les choses arriveront de la façon dont elles sont supposées arriver, et je sais maintenant que tout se passe à l’intérieur de moi, cette connexion avec l’être intérieur qui sait. 

J’ai entendu beaucoup d’histoires sur la façon dont de nouvelles connaissances émergent durant ces ateliers. J’ai vu comment une information existante, souvent profondément enfouie, est transformée en connaissance, et la connaissance en résolution et guérison. Cela peut arriver avec n’importe quelle thérapie, si l’on y consacre du temps. Ce qui est inhabituel ici, c’est que ça puisse arriver si vite. Et aussi, ce qui n’est pas le moins, parce que le processus est auto organisant. Le processus de la Puissance Six invite –et en fait oblige pratiquement – le soi à se réorganiser, et au final le client arrive à s’approprier chaque parcelle et scintillement de son propre processus.

Que faut-il mettre en place pour que cela se produise ?





[1] En français dans le texte, Ndt.

[2] Code de conduite des forces armées britanniques, Ndt.

[3] Littéralement : « langage propre », exempt de toute interprétation ou inférence externe

[4] L’auteur se réfère au préfixe « mid » du vocable anglais « midwife » qui signifie sage femme, Ndt.

[5] Du mot anglais « pristine » ; ici « premier » au sens d’antérieur à un trauma

[6] Littéralement : « espace propre ». Voir note 3, Ndt.

[7] En français dans le texte, Ndt.

[8] En français dans le texte, Ndt.

 
Page 1 de 2

Ensemble des Traductions


Dernières publications

Publications populaires